Elias Sanbar : « A Gaza, aujourd’hui, un enfant meurt toutes les six minutes… »

par Jérôme Clément |  publié le 17/12/2023

Cette guerre terriblement meurtrière ne va pas s’arrêter, prédit l’ancien ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO. La seule solution serait une entité qui comprenne Gaza, Jérusalem-Est et la Cisjordanie, contrôlée par l’OLP dont le Hamas serait membre. Mais avec le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou, rien n’est possible.

Elias Sanbar, diplomate et écrivain palestinien - Photo par ULF ANDERSEN / Ulf Andersen

– LeJournal.info : Quelle est à votre connaissance la situation sanitaire et alimentaire de la population palestinienne ?


– Elias Sanbar : La situation humanitaire à Gaza est très mauvaise… 80 % des bâtiments sont détruits, y compris les écoles et les hôpitaux. C’est un désastre, une horreur absolue. Des centaines de milliers de personnes vivent dans la boue, car il a commencé à pleuvoir, et de nombreuses épidémies apparaissent. Il n’y a pas d’eau potable. L’alimentation est plus que précaire.

Le Hamas avance, le nombre d’au moins 18 000 morts, sans compter les blessés. Qu’en est-il exactement ? Combien de civils ?

Ce sont évidemment en majorité des civils, puisque les militaires sont dans les abris. Gaza est devenu un gigantesque cimetière de 630 km². D’après ce que l’on sait, ce serait beaucoup plus que 18 000 ! Il n’y a pas de matériel de déblaiement et nous ne savons pas ce qui sera découvert sous les décombres des centaines d’immeubles bombardés. Les militaires comptent en général deux blessés pour un mort. À Gaza aujourd’hui un enfant meurt toutes les six minutes…

Comment se répartit la population qui a quitté Gaza pour aller vers le sud ?

La population civile bouge tout le temps, au gré des bombardements. Nord, Sud, cela ne veut plus rien dire.

Est-ce que l’armée israélienne est condamnée à cette stratégie de frappes par missiles ou avion  ? Y a-t-il une autre tactique pour épargner les civils, ?

– L’armée israélienne n’est pas « condamnée à ». Le bombardement des populations civiles relève d’une stratégie délibérée censée faire plier le Hamas ! On en voit les résultats… Seule exception, les cas où l’engagement des troupes israéliennes au sol rend impossible le bombardement par l’aviation, sauf à prendre le risque de tuer beaucoup de soldats.

Pensez-vous que les otages pourront être libérés ? 


-Plus le temps passe, plus leurs chances de survie se réduisent. Récemment, la brigade Golani, unité d’élite de l’armée israélienne, a engagé le combat pour récupérer un otage à Gaza. Il y a eu dix officiers et gradés tués, dont le chef qui commandait la brigade. Et l’otage est mort. De plus, parmi les colons, l’opinion majoritaire et de continuer la guerre, de ne pas penser à autre chose, quel que soit le coût pour les otages. Et il y a beaucoup de colons dans l’armée israélienne. Ils sont au pouvoir.

Le Hamas va-t-il sortir de cette crise en héros, ou bien les Palestiniens de Gaza lui tiendront-ils grief d’avoir finalement détruit la plus grande partie de la bande de Gaza, leur lieu de vie ?

Le Hamas est déjà vainqueur. Quelles que soient ses pertes. Par ailleurs, les pertes israéliennes sont importantes et l’armée n’arrive à venir à bout du Hamas au terme de 70 jours de guerre. Malgré l’engagement de très gros effectifs et la mobilisation de moyens tout aussi nombreux. De son côté, l’opinion mondiale est sidérée par l’ampleur des pertes civiles palestiniennes et les pays sont partagés entre la protection d’Israël et la nécessité de trouver une solution politique pour les Palestiniens.

Apparemment, les colons et l’extrême droite semblent mettre à profit la guerre à Gaza pour mener des raids sur les villages palestiniens de Cisjordanie?

Pas « apparemment ». C’est le cas tous les jours en Cisjordanie et cela a commencé avant le 7 octobre. En fait, l’armée protège les colons, les laisse agir et n’intervient qu’en cas de difficultés pour les colons. C’est une démarche suicidaire pour Israël. Parce qu’elle rend la solution à deux États quasiment impossible. 

Et puis pour aller où ? Que fera Israël au premier jour d’après ?

Israël a libéré 120 prisonniers pendant la trêve, et aurait arrêté 180 personnes en Cisjordanie. 

– Effectivement, 120 prisonniers ont été libérés. Mais il y avait 5000 Palestiniens en Israël en prison avant le 7 octobre, il y en a maintenant près de 8000. C’est une sorte une « constitution de stock » en vue d’éventuels échanges futurs.

Que pensez-vous de la dernière annonce du gouvernement d’autoriser – en pleine guerre –la création de logements à Jérusalem Est ?

-Israël n’a jamais cessé de créer des logements sur le territoire en principe dévolu à un futur État palestinien.

Quelle devrait être l’action internationale et, en dehors, d’une nouvelle trêve, qui semble bien peu probable, qu’elle devrait être ses exigences ?

– D’abord arrêter la tuerie. Rien n’est possible tant que durent les bombardements. Existe-t-il un projet politique praticable ? Bien sûr : la création d’un État palestinien. La solution à deux états qui cohabiteraient en bon voisinage. Elie Barnavi a un tel projet et il l’a représenté récemment à Paris. Mais qui peut imposer un plan de paix aujourd’hui ? Joe Biden n’est pas écouté et ne peut rien faire entendre à Netanyahou. Les Européens ont peu d’influence. Quant au pays arabe, ils ont peur que le conflit déborde chez eux. 


Les Israéliens, qui ont quelques jours d’avance en munitions, bombardent avec des armes américaines. Comment voyez-vous l’action de Joe Biden et des États-Unis ?

-Seule la chute de Netanyahou peut débloquer la situation. Tant qu’il est là, avec ses compagnons d’extrême droite, aucune négociation n’est possible. Le président des États-Unis le sait parfaitement et cherche à lui faire modifier son gouvernement ou à le faire partir. Il n’est pas écouté. Si Biden arrêtait la livraison de munitions, évidemment cela créerait une grande difficulté pour Israël et vraisemblablement une tension intérieure très forte. Mais Joe Biden a aussi l’œil rivé sur les élections américaines et il sait parfaitement que s’il met trop Israël en difficulté, Trump réagira et en profitera pour clamer haut et fort que Biden laisse tomber le meilleur allié des États-Unis. Biden est donc paralysé. Netanyahou le sait très bien.

Quel avenir pour la bande de Gaza ? Sous le contrôle international ou du Fatah ? On voit mal, Mahmoud Abbas, discrédité, assurer ce contrôle politique ? Est-ce qu’il y a une possibilité de voir revenir un homme comme Marwan Barghouti, en prison depuis de longues années ? Est-ce un recours ?

-La seule solution politique est de créer une entité qui comprenne Gaza, Jérusalem-Est et la Cisjordanie, contrôlée par l’OLP dont le Hamas serait membre. Penser aujourd’hui ne pas tenir compte de cette organisation est une illusion. Certes, l’autorité palestinienne est affaiblie. Il faudra donc procéder à des élections. Un homme comme Marwan Barghouti pourrait parfaitement être l’homme de la situation. Mais cela suppose que les Israéliens le libèrent de prison et créent les conditions d’un dialogue possible, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Netanyahou pourra-t-il se maintenir au pouvoir longtemps avec la crise de l’économie israélienne, les 54 milliards de dollars déjà requis pour couvrir les deux premiers mois de la guerre, près de 400 000 hommes sous les drapeaux, l’arrêt du tourisme et sans compter les dégâts que cause cette politique folle sur l’image d’Israël dans le monde ? 

Va-t-on vers plus de morts, plus de chaos, plus de destruction ? Et la destruction du Hamas ?

– Sauf à éradiquer tous les Palestiniens, le Hamas ne peut être détruit. Il fait partie du jeu, qu’Israël le veuille ou non. Donc cela ne va pas s’arrêter.

Que voulez-vous montrer avec l’exposition, « Ce que la Palestine apporte au monde », à l’Institut du Monde Arabe, à Paris ?

C’est une remarquable initiative, prévue et inaugurée, il y a 7 mois par Jack Lang. 90 000 visiteurs, sont déjà venus, la plupart de moins de 25 ans. C’est une façon de montrer le réel palestinien, la preuve d’une possibilité de vie après, lorsque la paix sera revenue, une perspective d’espoir. La Culture est un levier politique exceptionnel, qui nous permet d’espérer qu’il y a autre chose que la guerre et la mort. 

Propos recueillis par Jérôme Clément

Elias Sanbar est écrivain. Il a représenté la Palestine comme Ambassadeur à l’UNESCO. Il est Commissaire de l’exposition « Ce que la Palestine apporte au monde » présentée actuellement à l’Institut du Monde Arabe à Paris.