Front Populaire : questions sur un programme

par LeJournal |  publié le 14/06/2024

L’union sera comme toujours bien accueillie chez beaucoup d’électeurs de gauche. Mais quid de la crédibilité du projet ?

Laurent Joffrin

Commençons par la question qui fâche : y a-t-il dans le projet du nouveau Front Populaire, au-delà des critiques légitimes qu’on peut lui adresser, quelque chose de moralement inacceptable, de politiquement scandaleux ? Franchement, la réponse est non. L’Ukraine ? Il s’agit de la soutenir, sans ambages. L’antisémitisme ? Loin d’être « résiduel », il connaît « une recrudescence dangereuse » (Fabien Roussel), ou « une explosion » (texte de l’accord) et doit être l’objet d’un combat redoublé, comme les autres formes de racisme. Gaza ? Demande de cessez-le-feu, condamnation de Netanyahou, mais aussi deux choses dont l’absence eût été rédhibitoire : l’exigence de la libération des otages israéliens et la définition de l’attaque du 7 octobre comme un « massacre terroriste » et non comme un « crime de guerre » (LFI). On se demande pourquoi, dès lors, on ne parle pas directement d’un Hamas « terroriste » : circonvolution dommageable. Mais, à l’inverse de ce que disait LFI, comment qualifier les auteurs d’un « massacre terroriste », sinon de terroristes ?

Des critiques ? On en trouve à foison, qui suscitent un embarras aigu chez les tenants de la crédibilité. Le nucléaire et l’OTAN ne sont même pas abordés, faute d’accord sur ces deux points décisifs ; le retour à la retraite à 60 ans n’est pas sérieusement finançable ; l’abrogation de tous les traités de libre-échange dans un pays qui exporte plus d’un tiers de sa production est baroque ; l’indexation des salaires risque d’enclencher une spirale inflationniste ; l’usage du mot « islamophobie » laisse entendre que la critique de l’islam est raciste ; la maîtrise de l’immigration n’est pas abordée (faut-il en conclure qu’on souhaite son augmentation indéfinie ?) ; le danger islamiste et les atteintes à la laïcité non plus.

Cela fait beaucoup ? Certes. Et croit-on qu’on sera en mesure de mettre tout cela en œuvre ? Rien n’est moins sûr. Mais chacun devine aussi que la simple existence de l’union suscite chez les électeurs de gauche un intérêt, un soulagement, voire un enthousiasme qui ne peut que se développer. Aussi bien, les classes populaires de ce pays, trop longtemps négligées, méritent un effort social particulier, qui doit les réintégrer dans la nation et – on l’espère – les détourner de la tentation nationaliste. Enfin, quand la droite républicaine explose et que la macronie est en chute libre, on ne voit guère d’autre barrage susceptible de s’opposer à la menace RN. Si les études d’opinion accréditent l’idée d’une victoire des lepénistes, cet argument, il faut le savoir, deviendra chaque jour plus fort.

Au fond, il s’agira surtout de distinguer qui, dans cette coalition, tient le gouvernail. Si l’opinion estime que c’est LFI, la gauche perdra. La désignation de l’éventuel Premier ministre est à cet égard une question décisive : que ce soit Jean-Luc Mélenchon et ce simple nom fera office d’épouvantail. Glucksmann a eu raison d’écarter cette hypothèse. Mais qu’en pensent les autres ? Les souvenirs cuisants des deux années de NUPES sont gravés dans les mémoires et tout ce qui les rappellera fera fuir les électeurs. On l’a maintes fois répété ici : ce sont les coalitions dominées par les réformistes qui gagnent les élections. Hors de cette loi d’airain, point de salut pour la gauche.

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