George Sand : de la musique avant toute page
Il y a cent cinquante ans disparaissait George Sand. La romancière et mémorialiste fut aussi l’une des grandes mélomanes de son temps.
De la luzerne et des carrosses, des cavalcades amoureuses, des livres à foison, de la cuisine au domaine de Nohant, de la musique, enfin. Cette Aurore qui se lève en 2026 échappe aux clichés. À la figure d’une mamie-confiture ayant vécu, dans sa jeunesse, des aventures un peu lestes, se substituent la romancière, la mémorialiste et la républicaine passionnée. C’en est au point qu’une petite troupe s’est constituée, qui réclame le transfert de ses cendres au Panthéon.
Une enfance bercée par la musique
Aurore Dupin de Francueil, baronne Dudevant, dite George Sand, arrière-petite-fille du maréchal de Saxe et cousine des derniers Bourbons d’un côté, petite-fille d’un oiseleur du Vieux Paris de l’autre, aimait la musique à l’égal de la littérature. Brigitte Krulic, qui lui consacre une remarquable biographie, nous guide auprès de cette mélomane hors pair.
« C’est par sa grand-mère paternelle que George Sand a découvert la musique, explique l’universitaire. Cette femme jouait du clavecin, chantait très bien, avait côtoyé nombre de grands musiciens français du siècle des Lumières. Blottie dans ses jambes, la petite Aurore écoutait non seulement les pièces qui la berçaient, mais encore apprenait le nom des compositeurs et des écoles musicales. On distingue la trace de ce paradis perdu dans les premières pages de Consuelo , quand l’héroïne écoute la musique au pied d’un orgue. À plusieurs reprises, Aurore a dit qu’elle était faite pour devenir musicienne. » Hélas, les maîtres en solfège peuvent provoquer le rejet, par de médiocres leçons, de pauvres références. Les sonates de Clementi n’ont jamais suscité de vocations. Voilà pourquoi la jeune femme a trouvé dans les mots son territoire d’élection.
Une vie entourée des plus grands musiciens
Mais ce ne fut pas sans ruptures, comme on sait. Mariée pour acquérir sa liberté – cela ne manque pas de piquant, dans une société qui confine les épouses à un statut d’enfant –, Aurore Dupin, devenue baronne Dudevant, tombe amoureuse d’un apprenti romancier, Jules Sandeau, qui la présente au patron du Figaro, Henri de Latouche, lequel lui donne ce pseudonyme sous lequel aujourd’hui tout le monde la connaît.
Mais la fréquentation des musiciens reste son étoile du berger. « George Sand aura toute sa vie le regret de n’avoir pas été musicienne, observe Brigitte Krulic. Quand elle débarque à Paris, en 1831, elle va écouter la Malibran, suit les grands mouvements de musique de l’époque – elle a, par exemple, assisté à la première de Benvenuto Cellini de Berlioz, le 10 septembre 1838 – tout en gardant une très bonne connaissance du répertoire baroque. Entre-temps, elle a fait la connaissance de Liszt, puis de Chopin. » Le voici, ce grand Frédéric au lyrisme romantique. Passion d’une vie ? Certes. Mais George a tenu plus qu’un rôle d’amoureuse auprès du compositeur. Elle a notamment fait construire, en son domaine de Nohant, une pièce particulière où Chopin se réfugie pour écrire ; elle ne manque pas non plus de donner son avis d’experte au sujet des partitions qui naissent. « George Sand était capable d’une écoute attentive, éduquée, voire critique de toute interprétation musicale », précise Brigitte Krulic.
Un engagement artistique et politique
Il faut toutefois dépasser la relation Sand-Chopin et évoquer aussi l’amitié que George entretient avec Pauline Viardot, cantatrice adulée, compositrice entravée par les convenances de son temps, qui trouve auprès de la romancière un fervent appui. « En découvrant Pauline Viardot, Sand n’a pas hésité une seconde à la qualifier de génie, à la soutenir dans l’adversité, souligne sa biographe. Comme avec tous ceux qu’elle aimait profondément, la romancière se comportait avec Pauline de façon maternelle, ce que la différence d’âge autorisait. Je crois encore qu’elle reportait sur la jeune femme son désir enfoui de mener une carrière de musicienne. » Sand voulait à ce point faire admettre le talent de compositrice de son amie qu’elle a transcrit son fameux succès, « La Mare au Diable », en livret d’opéra pour que Viardot le compose, et ferraillé avec les directeurs de salles pour obtenir gain de cause. En vain. Mais la romancière a jusqu’au bout considéré que les femmes avaient, tout autant que les hommes, le droit d’écrire de la musique.
George Sand attribuait à l’art musical un rôle politique. « Républicaine depuis son plus jeune âge, elle était convaincue, sous l’influence de Liszt, que la musique pouvait améliorer l’état social, contribuer à diffuser l’humanisme dans les catégories les plus pauvres du pays, nous dit encore Brigitte Krulic. Elle était sensible à la musique populaire, aux airs berrichons, qu’elle a fait transcrire par Chopin et Viardot pour en conserver le souvenir, avec un sens presque ethnographique de ces traditions, comme l’âme des peuples. »
En son domaine de Nohant, la musique est aujourd’hui comme chez elle. Sous la présidence de l’excellent pianiste Yves Henry, se tient chaque année le « Nohant Festival Chopin », au nom quelque peu touristique, qui célèbre cette année son soixantième anniversaire. Du 6 juin au 22 juillet, la grande Elisabeth Leonskaja, des quatuors, des comédiens, de nombreux artistes, en un mot, donneront le la de l’été. Distinguons trois femmes : Anne-Lise Gastaldi, pianiste, Virginie Buscail, violoniste, Diana Ligeti, violoncelliste, composent le trio… George Sand. Éprises de littérature autant que musiciennes talentueuses, inventives au point d’avoir imaginé le voyage de Mozart au Japon, ces artistes auraient charmé la belle Aurore.
Un silence ? Un demi-soupir, plutôt. Nous n’avons pas tout dit de cette femme admirable : la ferveur qu’elle jette dans les combats politiques et dans le refus des injustices, le théâtre des marionnettes, la foi, le protestantisme au détour d’un mariage, l’attention pour les autres, tous les autres, l’effroi devant la Commune, l’amitié bouleversante pour Flaubert… et puis les livres ! Histoire de ma vie, Consuelo, tout un monde à décrire, à découvrir. George Sand est le nom d’un voyage. À vous de l’oser.
Brigitte Krulic : « George Sand », Gallimard 336 P. 24 €



