Identité : le piège de l’idéologie

par Sandrine Treiner |  publié le 16/12/2023

Ou comment le système identitaire, qui prétend au nom du progrès, rendre le monde meilleur, finit par le fracturer

Yascha Mounk, politologue germano-américain spécialisé dans la théorie politique et la démocratie lors d'une conférence intitulée "Le peuple contre la démocratie" pendant la 4e édition de la semaine de la démocratie de Gdansk au Centre européen de solidarité - Photo Michal Fludra/NurPhoto

L’actualité a parfois des allures ubuesques. Ici, une manifestation contre les violences faites aux femmes – très bien! – mais qui établit une hiérarchie des violences en fonction… des origines. Là, des intellectuels réticents à prendre de la distance avec des terroristes islamistes. Ou encore, le retour des autodafés de papiers, ces livres que l’on interdit… Orwellien.

Comment comprendre l’époque et cet abandon des valeurs universelles ? Peut-être en lisant Le Piège de l’identité : comment une idée progressiste est devenue une idéologie délétère, le dernier essai du politologue Yascha Mounk. L’auteur, chargé de cours à Harvard et directeur exécutif de l’équipe « Renewing the Centre » au Tony Blair Institute for global change – se penche de manière fine sur l’évolution de la vie des idées aux États-Unis, son influence sur la société américaine et ses manifestations sur les campus américains. Et par ricochet en France désormais.

Yascha Mounk explore l’histoire de la notion d’identité et la déconstruction progressive des arguments universalistes. Au départ, il y a le constat, partageable par toute la gauche, des inégalités évidentes et persistantes dans la vie de nos démocraties à l’égard des minorités de genre, de race ou d’orientation sexuelle. Et, au bout du chemin, l’impasse dans laquelle nous sommes engagés : on a jeté le bébé avec l’eau du bain.

Le système identitaire, nourri de riches influences intellectuelles, explique Yascha Mounk, amène à une rupture. L’auteur préfère ce terme à celui de wokisme devenu une forme d’invective stérile que chacun se renvoie. Réduit à sa caricature,  ce système identitaire conduit les individus à se positionner d’instinct sur tous les sujets en fonction d’une représentation simpliste du monde séparant les sociétés en deux : les dominants et les dominés. S’il s’agissait de rendre le monde meilleur, en réalité, ce nouveau cadre conceptuel le détériore. Le piège se referme. Au lieu d’améliorer la démocratie, il la sape.

L’effet de boomerang est aggravé par les réseaux sociaux. Les meilleures intentions du monde sont en train de créer un schisme, précisément là où on aurait tant besoin de cohésion : dans le monde des savoirs, à l’université, au cœur de la réflexion intellectuelle. Pendant ce temps, les partis autoritaires observent la dispute et se frottent les mains en attendant de toucher les dividendes de nos errements.

Sandrine Treiner

Le Piège de l’identité. Comment une idée progressiste est devenue une idéologie délétère. Yascha Mounk. Éditions de l’Observatoire.