Kaliningrad : une poudrière russe au cœur de l’occident

par Emmanuel Tugny |  publié le 27/01/2024

Brouillages GPS entravant l’usage civil de l’espace aérien sur zone, visite de Poutine à Kaliningrad le 25 janvier, défi à l’OTAN dont Trump « se fout » et qui « est morte »… Poutine vise désormais bien plus haut que le conflit ukrainien

Vladimir Poutine. Montage . Photographie Jimmy Beunardeau / Hans Lucas

La visite de Poutine à Kaliningrad, au moment où des frappes ukrainiennes atteignent la Russie, a volontiers été présentée comme un défi à l’OTAN : elle est peut-être autre chose aussi.

L’ex-Königsberg, symbole de la grandeur teutonique, compte environ 500 000 habitants. Elle est située entre Pologne et Lituanie et sans rattachement géographique à la Russie. L’URSS l’annexe légalement en 1946. Libre de glace toute l’année, elle forme enclave au cœur d’un espace sous contrôle d’une OTAN en expansion continue en Europe depuis les années 2000. Sa vocation est jusqu’ici défensive.

Quartier général de la flotte de la Baltique, elle concentre, après 1991, une part des forces jadis stationnées dans les pays-frères et accueille alors des contingents équivalents en nombre à ceux de la Pologne ! L’arrivée au pouvoir de Poutine voit sa vocation changer et ces effectifs subir des coupes claires : Moscou veut faire de la ville-oblast une « Hong-kong de la Baltique » au cœur d’une zone de coopération économique et de contrôle des flux énergétiques « Ambre ».

Mais l’avancée de l’OTAN conduit Moscou à changer de pied. Depuis 1999, d’importantes manœuvres militaires se tiennent dans l’enclave, qui engagent à chaque édition quelque 40 000 hommes. Elles préfigurent un glacis prohibant l’accès de la Baltique à l’OTAN.

Remilitarisation et nucléarisation de l’oblast prennent corps après la sortie en 2007 de la Russie du traité sur les forces conventionnelles en Europe de 1992. Il est doté de missiles Iskander, S400, Bastion, Sepal et Kinjal. Il dispose d’un riche nuancier de drones et de systèmes de cyberguerre dont les tests récents ont entraîné des brouillages GPS entravant l’usage civil de l’espace aérien sur zone. Il peut compter sur trois brigades de 10 000 hommes, dont nombre de hackers. Il est donc une menace plausible pour ses voisins. 60 heures suffiraient à une invasion de l’Estonie et de la Lettonie, en outre prises en tenaille par l’intégration militaire de Moscou et Minsk, depuis l’oblast.

Là comme ailleurs, Moscou soumet la géographie à sa vision d’encerclement de toujours. Or, pourquoi cette visite de Poutine le 25 janvier, pourquoi ce sentiment général qu’enjambant le conflit ukrainien, Moscou « passe à plus gros » ? Hasard du calendrier de la tournée des popotes ou réaction à une actualité américaine – flanquée d’une inertie européenne- qui fait opportunité à saisir ?

Il faut peut-être voir dans la visite du président russe la conséquence directe du rappel récent par Trump de son mépris pour l’OTAN, mépris sur lequel surfe Moscou et que plus personne, dans l’entourage du candidat républicain, ne semble en mesure d’endiguer, comme le firent fermement quelques politiques après le terrible sommet de 2018.

Cette OTAN dont Trump « se fout », qui « lui doit 400 milliards » et qui « est morte » (sic), Poutine est sans doute venu à Kaliningrad rappeler, faisant chorus au couplet trumpien et l’Ukraine en tête, qu’il convient en effet de châtier désormais sa dangereuse ubris néoconservatrice, apportant au passage un discret soutien à la campagne du grand blond…