La guerre, une habitude à prendre ?

par Bernard Attali |  publié le 06/11/2025

J’ai le souvenir d’un ami paysan qui me disait à chaque coup du sort (inondations, sécheresse, mort d’une bête…) : « c’est une habitude à prendre ». Ce refrain me revient en mémoire depuis quelques temps, dès que l’actualité annonce un nouveau conflit.

Un militaire ukrainien utilise un lance-grenades RPG-7 dans un lieu tenu secret, en pleine invasion russe de l'Ukraine. (Photo : Andriy Andriyenko / 65e brigade mécanisée des forces armées ukrainiennes / AFP)

Hier encore, on nous annonçait de nouvelles tueries dans le Darfour du Nord. Des milliers de morts après 18 mois d’un siège qui a affamé 200 000 civils. Réuni en urgence le Conseil de sécurité a fait part de sa « profonde inquiétude » devant les exécutions de masse. Dérisoire ! Ce n’est hélas qu’un exemple : la planète connaît, depuis plusieurs mois, un embrasement sans précédent.

Il y a pourtant des événements auxquelles on ne s’habitue jamais. Comment se résigner à voir l’humanité retomber dans des abîmes de violence, comment ne pas réagir quand les bombes continuent à tomber sur des écoles et des hôpitaux, sur tant de civils désarmés ?

Selon les données croisées du Peace Research Institute Oslo (PRIO) et de l’Uppsala Conflict Data Program (UCDP) au cours des 12 derniers mois, plus de 233 000 personnes ont été tuées dans des conflits armés — un record depuis trois décennies. Le monde compte désormais soixante-et-un conflits impliquant des États, du jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Et d’innombrables conflits locaux. Des chiffres vertigineux qui, derrière leur froideur, cachent une évidence : la planète est devenue un brasier.

De l’Ukraine à Gaza, du Soudan au Tigré, du Yémen au Myanmar (ou Birmanie), la carte du monde ressemble à une vallée de larmes.

En Ukraine, l’invasion russe, entamée en février 2022, a déjà coûté plus d’un million de morts et de blessés, civils et militaires confondus.

Au Soudan, la guerre entre l’armée et les milices des Forces de soutien rapide a tué plus de 150 000 personnes et déplacé 10 millions d’autres.

Dans le Tigré, au nord de l’Éthiopie, la guerre de 2020 à 2022 aurait fait plus d’un demi-million de morts — un désastre humanitaire comparable à celui du Rwanda.

Le Yémen, déchiré depuis 2014, totalise plus de 150 000 morts directs et plus du double de morts indirectes dues à la famine ou à la maladie.

À Gaza, depuis l’attaque du 7 octobre 2023 et la riposte israélienne, on dénombre plus de 68 000 morts palestiniens selon les dernières estimations locales, auxquels s’ajoutent environ 1 500 victimes israéliennes.

Et la liste s’allonge chaque jour : la Syrie, encore meurtrie après treize ans de guerre ; le Sahel, théâtre d’insurrections djihadistes meurtrières ; la République démocratique du Congo, où les massacres se succèdent dans l’indifférence ; le Myanmar, ravagé depuis le coup d’État militaire de 2021. Même les narco-guerres mexicaines (ou dans les favelas brésiliennes), qui échappent à toute définition militaire classique, cumulent plus de 350 000 morts depuis deux décennies.

« Nous assistons à une mondialisation de la guerre », observe un diplomate onusien. « Des foyers de violence fragmentés, sans idéologie claire, mais alimentés par les mêmes mécanismes : frustration, pauvreté, rivalités ethniques, rareté des ressources de base, famine, effondrement institutionnel. »

Comment en est-on arrivé là ?

Les chercheurs parlent doctement d’un enchaînement de facteurs. La rareté de certaines ressources ; le dérèglement climatique, les migrations forcées, le retour de la faim dans le monde ; le fanatisme religieux, tant de causes s’accumulent pour enrager les hommes ! Or les guerres s’auto-entretiennent : des générations entières sont éduquées dans l’esprit de vengeance. Chaque conflit fait la fortune des marchands d’armes et suscite l’apparition de nouvelles technologies de mort (drones armés, robots tueurs, guerre cybernétique). Et une nouvelle économie de guerre se met en place, inarrêtable.

La fin de la guerre froide a engendré un ordre multipolaire, c’est-à-dire une ère d’instabilité. Les grandes puissances n’imposent plus la paix mais s’affrontent par alliés interposés. Et les grandes organisations multilatérales sont en crise profonde. L’ONU est paralysée tandis que les organisations régionales sont impuissantes. Comme tous les diplomates, d’ailleurs, victimes de leur traditionnel attachement à la « realpolitik ».

Dans son livre 1984, George Orwell écrivait déjà que le ministre de la paix était… chargé de la guerre. Prophétique.

Mais le plus effrayant est ailleurs : c’est l’indifférence. Les médias remplissent leur mission mais, par leur goût du spectacle, entretiennent involontairement une « fatigue humanitaire » généralisée. Les images de la souffrance se succèdent sur nos écrans sans provoquer de réaction durable. Et pour tout arranger, au moment où j’écris ces lignes deux esprits dérangés jouent avec l’arme atomique : l’un en Russie annonce avoir mis au point un engin balistique « invulnérable » tandis que l’autre, aux États-Unis, reprend les essais nucléaires.

Si rien ne change, les générations à venir vont grandir dans un monde où la guerre ne choquera plus, où l’indignation deviendra un luxe, où la paix ne sera plus que l’utopie d’un autre âge. Une habitude à prendre ?

Bernard Attali

Editorialiste