La lâcheté est une matière inflammable

par Bernard Attali |  publié le 04/06/2023

Réveillée au son du canon en février dernier, l’Europe est encore sous le choc. Chaque pays a accru ses moyens de défense. Ce retour de la guerre a-t-il ressoudé les responsables européens ? Hélas non

Bernard Attali

À l’aube des années 2000, Vladimir Poutine anéantit la Tchétchénie : 300 000 morts et une capitale totalement rasée. Que firent nos dirigeants ? Rien.
En 2008, Vladimir Poutine envahit de la Géorgie et ampute le pays de 20% de son territoire. Que font nos dirigeants ? Rien. Et nous dans la foulée nous vendons aux Russes des Mistrals.


En 2014, Vladimir Poutine envoie ses soldats s’emparer de la Crimée et occuper le Donbass pour punir le peuple ukrainien d’avoir osé une révolution démocratique. Que font nos dirigeants ? Rien ou presque.
En 2015, Vladimir Poutine envoie ses avions, ses forces spéciales et ses mercenaires en Syrie pour sauver un dictateur sanguinaire. L’intervention russe condamne la révolution syrienne. Que font nos dirigeants ? Rien.

Lorsque les hackers russes s’immiscent dans les élections américaines et françaises, lorsqu’ils piratent les serveurs de l’Agence européenne du médicament au moment où elle doit statuer sur les vaccins en pleine pandémie, lorsque des services russes proposent de l’argent et des troupes aux indépendantistes catalans, lorsqu’ils emprisonnent sans raison des journalistes occidentaux, lorsque les mercenaires de Wagner s’en prennent aux militaires français en Afrique,… que faisons-nous ? Rien.
Tout cela est très bien analysé par le livre de Raphaël Glucksmann : « La grande confrontation ».

Ah oui : on parle, beaucoup même. La confrontation avec la Russie est le produit d’une « succession de malentendus » dit alors le Président Français. La France définit alors l’occupation du Donbass et de la Crimée comme un simple « irritant ». Imagine-t-on Churchill qualifier « d’irritante » l’invasion de la Pologne ? Quant à Jean-Luc Mélenchon, leader de la gauche dite insoumise, qu’un journaliste interroge sur les demandes d’armes du Président Zelensky, il répond que la France n’est pas « un magasin de fournitures ».

Bref, notre Europe, sans ligne et sans volonté, s’est couchée.

Ce qui vaut en Europe se reproduira ailleurs, en Asie notamment. Depuis longtemps la Chine réarme de façon massive. Jusqu’à disposer d’une des flottes les plus puissantes du monde, menacer Taïwan de façon très visible et s’emparer de Hong Kong sans coup férir. Depuis longtemps elle fait aussi usage de rétorsions commerciales. L’Australie dont les Chinois sont pourtant le premier partenaire commercial, a été menacée de boycott en avril 2020, après qu’elle eut demandé une enquête internationale sur l’origine du Covid. L’Empire du milieu est devenu si agressif qu’on n’ose même plus lui parler des Ouighours.

Ce vent de violence aurait dû conduire à un sursaut de coopération entre pays européens. Il n’en est rien hélas. La plus grande confusion stratégique règne. Le rôle grandissant de l’OTAN éloigne la perspective d’une défense européenne propre. L’Allemagne mettra du temps à se remettre du mercantilisme qui a fait d’elle l’otage de la Russie et de la Chine.

Les diplomates n’ont plus de boussole. Même l’entrée de l’Ukraine dans l’Europe – réclamée par certaines bonnes âmes- pourrait compliquer encore davantage la cohésion de l’Union. On sait les dégâts déjà provoqués par les élargissements successifs…

Conséquence de toutes ces lâchetés : l’Union européenne dépend du vote des électeurs américains du Wyoming tous les quatre ans pour savoir si Vilnius, Riga, Varsovie ou Budapest seront protégées ou non. Les Etats-Unis sont aujourd’hui un allié essentiel dans la défense de l’Europe face à Poutine. Mais dépendre exclusivement d’eux relève d’un aveuglement criminel. Il ne faut pas s’y tromper : le véritable défi américain est en Chine. Les USA n’enverront pas leurs boys « mourir pour Kiev ».

L’avenir de l’Europe se joue là, entre dépendance américaine, décrochage stratégique, ou sursaut existentiel. Quant aux pays émergents, les trois quarts de la population mondiale, ils ont choisi de… ne pas s’impliquer.

Les peuples sont asservis quand ils ont pris l’habitude de vivre à genoux. La lâcheté est une matière inflammable. Soyons clairs : nous avons besoin de l’Ukraine autant qu’elle a besoin de nous. Pas seulement parce qu’elle bloque l’avancée d’un ennemi déclaré à nos frontières mais parce qu’elle fait preuve du courage qui nous manque. Parce qu’elle se bat pour la démocratie. C’est-à-dire aussi pour nous.

Bernard Attali

Editorialiste