La liberté selon Boualem Sansal

par Jérôme Clément |  publié le 16/03/2026

L’écrivain a brusquement quitté son éditeur, Gallimard, pour céder aux sirènes de Vincent Bolloré. Décision littéraire ou manœuvre politique ?

Boualem Sansal prononce un discours après avoir reçu la médaille de la ville de Strasbourg, le 26 janvier 2026. (Photo Abdesslam Mirdass / Hans Lucas via AFP)

Rien n’empêche un auteur de changer d’éditeur. Boualem Sansal a donc parfaitement le droit de quitter les éditions Gallimard, maison chez qui il publiait depuis 25 ans, pour Grasset, éditions dépendantes du groupe Hachette, présidé par Arnaud Lagardère et racheté par Vincent Bolloré, qui y a placé ses hommes.

Le départ de Gallimard après vingt-cinq ans

Le problème est que ce mouvement légitime s’est produit après la libération très médiatisée de Boualem Sansal, 81 ans, victime du régime algérien. Arrêté le 16 novembre 2024, à sa sortie de l’avion qui le ramenait de Paris, il s’entend reprocher ses déclarations sur les frontières entre l’Algérie et le Maroc, sujet hautement sensible qui porte atteinte à l’unité nationale, selon le code pénal algérien. Dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre la France et l’Algérie, il est condamné en mars 2025 à cinq ans de prison. Il restera un an.

Il est libéré le 12 novembre 2025 par le président Tebboune qui lui accorde une grâce présidentielle. Après un passage en Allemagne pour se faire soigner, il rentre en France, reçoit un accueil triomphal de la part de tous ceux qui l’ont soutenu, notamment Augustin Trappenard, soutien très actif, qui lui consacre une soirée dans son émission La grande librairie. Dans le même temps, il est reçu par le président Macron à l’Élysée qui salue « un grand écrivain », et « son courage et sa dignité pendant la détention ». Quelques mois plus tard, en janvier 2026, il est élu à la quasi-unanimité à l’Académie française.

Durant toute cette période, son éditeur Antoine Gallimard l’a constamment soutenu. Ses interventions, ses prises de position, la création de comité de soutien, les pétitions n’ont pas manqué. À sa sortie de prison et à son arrivée en France, Antoine Gallimard lui a proposé un logement et s’est occupé d’assurer sa réinstallation en France. C’est pourquoi, sans que l’on connaisse précisément le détail de leurs relations, sa décision de changer de maison d’édition a surpris. Mais si personne n’en conteste le principe, ce sont ses motivations qui posent question.

Une décision aux résonances politiques

Le Journal du dimanche, dans son édition du 15 mars, consacre une page à cette affaire sous le titre : « Il a choisi la liberté ! ». Boualem Sansal explique dans son article qu’il se sentait emprisonné chez Gallimard, qui, selon l’auteur de l’article, « n’a pas été à la hauteur » — comme le Quai d’Orsay d’ailleurs — et qu’il avait besoin d’une famille, qu’il a trouvée en rejoignant Grasset. On espère que le président de cette belle maison, réceptacle de cette opération Bolloré, Olivier Nora, sera enchanté de jouer le rôle de père attentif !

On comprend donc que la liberté lui est offerte par Bolloré et que l’oppression régnait chez Gallimard ! Quand on sait que tout cela s’est passé au palais Brongniart, à l’occasion du bicentenaire de la maison Hachette, manifestation à laquelle assistaient, seuls représentants politiques, le président du Rassemblement national Jordan Bardella et la candidate à la mairie de Paris Sarah Knafo, on comprend la nature du transfert : une opération politique de grande envergure destinée à légitimer l’extrême droite par une prise de guerre, à laquelle Sansal s’est prêté complaisamment.

Il se murmure d’ailleurs qu’outre une rencontre avec Arnaud Lagardère, la décision a été prise au cours d’un déjeuner avec Nicolas Sarkozy et que les promesses financières n’ont pas été étrangères au choix de l’intéressé. Insinuation malveillante ? Nul ne le sait. En revanche, ce que l’on sait, c’est que l’on était à la veille des municipales lors de la réunion du Grand Palais et à un an de l’élection présidentielle, à un moment de la vie politique française où le mouvement d’extrême droite est aux portes du pouvoir. Sans doute ces considérations sont-elles étrangères à la décision de Boualem Sansal, qui pourtant connaît bien les questions politiques et les manipulations, pour avoir écrit sur ces sujets durant toute sa vie littéraire. On attend avec impatience le texte qu’il a promis de publier chez ses nouveaux amis…

Jérôme Clément

Editorialiste culture