La malédiction Trump

par Laurent Joffrin |  publié le 06/12/2023

En dépit de ses innombrables casseroles, l’ancien président s’est installé à la place de favori pour la prochaine élection présidentielle. Avec des projets encore plus angoissants.

On hésite à l’écrire au moment où s’alignent en rangs serrés les calamités qui affligent la planète, entre les horreurs de Gaza, les dangers redoublés en Ukraine, les nouvelles alarmantes sur climat, le regain des attaques terroristes et quelques autres désastres de moindre calibre. Pourtant un danger majeur monte à l’horizon, qui risque de bouleverser soudain l’équilibre géopolitique : la transformation des États-Unis, première puissance mondiale, en démocratie illibérale brutale et imprévisible.

On savait le retour de Donald Trump au pouvoir – puisqu’il s’agit de cela – tout à fait vraisemblable. Tandis que les multiples procédures judiciaires à juste titre lancées contre lui glissent sur lui comme sur les plumes d’un canard, les sondages unanimes et répétés le donnent largement vainqueur des primaires républicaines, à tel point qu’il ne daigne même pas débattre avec des rivaux relégués au diable vauvert. Et surtout, les enquêtes d’opinion le donnent aussi gagnant dans la présidentielle elle-même, face à un Joe Biden handicapé par son âge et les difficultés du gouvernement.

Mais il y a pire : tout annonce, dans les déclarations du milliardaire populiste, qu’il a l’intention de mettre en œuvre une rupture historique dans l’histoire des États-Unis. Comme le détaille Le Monde, il s’agira d’abord pour lui de se venger de tous ceux qui l’ont combattu pendant et après son mandat, juges, journalistes, anciens ministres ou conseillers, élus et adversaires politiques, qu’il traite selon les jours de « fous », de « traîtres », de « communistes », de « voyous » et même de « vermine ». Un tel langage, a relevé Biden, « fait écho au langage qu’on entendait en Allemagne nazie dans les années trente ».

On dira que la constitution américaine, charte sacrée, interdit à un président de violer les libertés publiques ou d’outrepasser ses prérogatives. Mais rien n’est sûr en ce domaine. Interrogé sur ses intentions à la télévision, Trump a seulement lâché : « Je ne serai pas un dictateur, sauf le premier jour », aveu quelque peu ambigu, on en conviendra.

Son équipe, en tout cas, se prépare à saisir comme jamais toutes les rênes du pouvoir, prévoyant de démanteler des ministères entiers, de s’attaquer à la justice et au FBI coupables de crimes de lèse-Donald, d’étendre à quelque 20 000 fonctionnaires le « spoil system » qui permet au président de nommer ses partisans les plus fidèles aux postes-clés de l’administration. Ces zélotes qui trufferont le prochain gouvernement Trump seront relayés par une foultitude d’organisations « MAGA » appelées à quadriller le pays au service du nouveau régime et dont on a vu le zèle au moment de l’assaut contre le Capitole. Le tout au service d’une politique anti-migrants inédite (« tous des violeurs et des trafiquants de drogue », dit Trump), d’un rejet total de toute considération environnementale au profit d’une relance massive des énergies fossiles ou encore d’une lutte énergique contre « le marxisme culturel ».

La justice parviendra-t-elle à faire condamner l’ancien président, sur qui pèsent des charges accablantes, avant l’échéance ? Joe Biden, en dépit de son usure physique et politique, réussira-t-il à enrayer cette ascension maléfique ? Ce sont les deux seuls espoirs auxquels se raccrochent les partisans de la démocratie aux États-Unis et dont on se demande lequel est le moins fragile. Citée par Le Monde, Liz Cheney, ancienne représentante au Congrès, républicaine bon teint, estime que les États-Unis avancent « comme un somnambule vers la dictature ».