L’affaire Stanislas

par Laurent Joffrin |  publié le 14/01/2024

Ministre de l’Éducation nationale ou de l’enseignement privé ? On se pose la question après la déclaration retentissante d’Amélie Oudéa-Castera.

Une gaffeuse, Amélie Oudéa-Castera ? Pas seulement. Sa réponse à une question sur l’école privée que fréquente ses enfants était d’une insigne maladresse. Plutôt que d’exciper d’un cas particulier qui pourrait se comprendre, elle a donné le sentiment de dénigrer l’école publique dans son ensemble, autant que ses personnels qui n’en peuvent mais. Indignation compréhensible d’une partie du corps enseignant, d’autant que la responsabilité du mauvais fonctionnement dont elle s’est plainte pour justifier son choix du privé incombe aussi, par construction, au gouvernement dont elle fait partie depuis 2020. Ce qui s’appelle se tirer une balle dans le pied.

Mais l’affaire va plus loin. Ce qui lui est reproché n’est pas tant d’avoir choisi un établissement privé pour ses enfants puis de devenir ministre de l’Éducation nationale. Le cas s’est déjà vu plusieurs fois. De la même manière, la gauche qui se récrie sur ce sujet se verra vite rétorquer que plusieurs de ses leaders ont pris la même décision pour leurs propres enfants. Aussi bien, cette gauche doit aussi s’interroger sur les raisons qui poussent de nombreuses familles, qui ne sont pas toutes issues des classes supérieures, à se détourner de l’école publique, notamment dans les quartiers les plus difficiles.

En fait, le trouble provient surtout de la nature de l’établissement qu’a sélectionné Amélie Oudéa-Castera, officiellement parce qu’elle habite dans la même rue : le collège Stanislas. Cet établissement catholique prestigieux (plusieurs sommités nationales l’ont fréquenté, dont le Général de Gaulle) est actuellement l’objet d’une enquête de l’Éducation nationale qui devrait atterrir bientôt sur le bureau de la ministre.

Pourquoi ce rapport ? La réponse transparaît très clairement dans un article fouillé publié par le site Mediapart. « Stan », comme on dit dans la bourgeoisie familière du collège, pratiquerait une pédagogie très particulière, marquée par un catholicisme fort peu progressiste, émaillée de recommandations de toute évidence sexistes, masculinistes et homophobes : injonctions vestimentaires tatillonnes pour les filles qu’on met en garde contre toute attitude jugée impudique, exaltation d’une saine virilité pour les garçons, réprobation continue et très officielle envers la pilule ou l’IVG, atmosphère hostile à l’homosexualité, à laquelle, c’est le moins qu’on puisse dire, l’administration du collège n’oppose guère de réaction, au contraire. S’agirait-il d’un établissement confessionnel musulman qu’on crierait vite au « séparatisme » et au « communautarisme » contraires à la culture républicaine…

Loin de s’en inquiéter, la nouvelle ministre a déjà pris chaudement la défense de Stanislas, ce qui accroît le paradoxe pour celle qui devient, par définition, la plus haute responsable de l’école publique française. Avec ce détail supplémentaire, fort gênant à la vérité : c’est elle qui devra statuer sur les conséquences à tirer du rapport qui atterrira immanquablement sur son bureau. Entre la mère d’élève qui défend Stan et la ministre qui doit se saisir de ce cas controversé, n’y a-t-il pas un embarrassant conflit d’intérêts ?