Laurence Marandola : «Les voyous de l’agro-industrie responsables de la mort de nos agriculteurs »

par Jean-Paul Mari |  publié le 24/02/2024

La porte-parole de la Confédération paysanne décrypte les raisons de la profonde colère paysanne. Salon de l’Agriculture, crise, propositions du gouvernement, Egalim, Europe, RN, écologie… Éclairant !

Laurence Marandola, porte-parole de la Confédération paysanne nationale à l'hôtel Matignon après une réunion avec le Premier ministre français, à Paris, le 23 janvier 2024 - Photo IAN LANGSDON / AFP

LeJournal.info Dimanche : Le Salon de l’Agriculture 2024 vient de commencer dans le bruit des manifestations. Qu’est-ce qu’il représente pour vous : une belle manifestation agricole, un moment de négociation ou une grand-messe incantatoire ?

Laurence Marandola : On a vécu un premier jour plutôt… chaotique! On retient bien sûr l’annonce du président sur le prix plancher. Mais au vu de cette journée agité, cette annonce nous semble fragile. Et pourtant, c’est le seul moyen de ne pas travailler à perte.

Le Salon de l’Agriculture se présente toujours comme un moment fort, une vitrine de l’excellence de certains produits et un satisfecit pour un « modèle agricole » à la française, la « grande famille de l’agriculture », en réalité extrêmement délétère pour beaucoup de territoires, de paysans et la qualité de l’alimentation… c’est donc une grande vitrine certes, mais trompeuse pour l’agriculture en général.

Cette année, le Salon 2024 a pris une dimension particulière, vu l’ampleur des colères paysannes exprimées ces dernières semaines ? Du coup, cela devient un ring, un lieu où les uns et les autres, viennent brandir, soutenir, récupérer, instrumentaliser telle ou telle colère… ce qui est, pour nous paysans, une façon pénible, même un peu méprisante de traiter la colère et nos revendications. Comme si le Salon de l’Agriculture allait mettre un terme, par un coup de baguette magique, à cet épisode. Non, pour nous, ce n’est qu’une étape, les difficultés dans les fermes, les propositions portées, nos revendications, c’est toute l’année, avant, pendant et après le Salon.

Et quand le président a voulu nous vendre « un grand débat pour une grande crise » et ensuite tout le monde rentre chez soi… c’était proprement inacceptable. On connaît la méthode ! La conclusion est déjà écrite. Elle ne fonctionne pas. Et elle n’est sûrement pas ni à la hauteur des enjeux ni à nos propositions d’un grand virage pour l’agriculture. On ne règle pas un problème de cette ampleur par la parole…

Et l’affaire des « Soulèvements de la terre », invités puis désinvités, à la demande de la FNSEA ?

C’est un sketch. Tout cela fait couler beaucoup d’encre. Pendant ce temps-là, on ne parle pas du fond. 500 personnes dans un ring, avec des temps de parole de quelques minutes chacune… Quant à la FNSEA, elle fait partie du sketch. C’est d’une grande irresponsabilité, puisque cela participe à la construction d’une fracture qui voudrait opposer environnement écologique et agriculture.

« La simplification administrative, ce n’est pas le tour de passe-passe qui a consisté à effacer des règles et des normes de protection importantes sur l’environnement, notre santé, nos droits sociaux »

Comment appréciez-vous les mesures déjà prises et les propositions faites par le gouvernement ?

Ce qui est positif : les mesures conjoncturelles d’urgence pour accompagner les fermes, déjà fragiles, qui font face à un gros pépin, inondations, tempête, maladies, etc. Exemple : je connais bien un élevage de bovins dans le Sud-Ouest qui a été frappé par la maladie épizootique. Le paysan a perdu des bêtes, d’autres sont malades, il lui faut payer le vétérinaire au prix fort, il ne peut pas exporter ses dix, vingt, cent « broutards » (veaux de moins d’un an), qu’il doit garder et nourrir. Le cheptel diminue et les charges augmentent… Si on n’a pas une trésorerie solide, cela peut tuer une ferme, la faire disparaître. Quand l’état prend en charge ces frais, c’est efficace. Sauf quand, comme cela s’est passé à l’automne, il a fallu attendre quatre à cinq mois pour voir arriver l’aide, trop tard, ce qui a contraint l’éleveur à emprunter un argent cher pour passer le cap.

Autre mesure positive , la simplification administrative. Toutes ces paperasses incessantes, ces éléments – les mêmes – à fournir à répétition, sur internet, à des services différents… On n’en peut plus !

Mais, attention, la simplification administrative, ce n’est pas le tour de passe-passe qui a consisté à effacer des règles et des normes de protection importantes sur l’environnement, notre santé, nos droits sociaux. En réalité, cela porte sur les charges sociales, l’embauche des étrangers, les règles sociales… Bref, une ultra-libéralisation qui conduit à la précarité, un recul du droit du travail.

Enfin, il y a – enfin ! – l’application de la loi Egalim… après six ans. Mais, là encore, elle ne comprend pas encore un prix minimum. Prenez le lait. Son prix est constitué du coût de production et de l’indicateur du marché. Le coût de production, dans le meilleur des cas, est de 50 % de la construction du prix total. Et… ne prend pas en compte la rémunération des agriculteurs. Et nous sommes très inquiets quand on entend les représentants des coopératives, il y a quelques jours, s’opposer à un prix plancher.

Concrètement, pour le lait conventionnel de plaine, le coût de production est de 441 € la tonne. Et le prix de revient est de 561 € la tonne. Lactalis, qui collecte le lait de 12 000 éleveurs, 5 milliards litres par an… a commencé les négociations à 405 € la tonne pour les finir à 420 € la tonne. Zéro centime de rémunération pour le paysan. Et même pas de quoi même payer nos fournisseurs !

On comprend mieux votre intrusion au siège de Lactalis à Laval…

Oui, bien sûr. 200 paysans et une dizaine de tracteurs au siège de cette énorme multinationale. Lactalis, N° 1 mondial. Un chiffre d’affaires de 28 milliards en 2022. Le plus mauvais payeur français. Le symbole de l’agro-industriel qui écrase les paysans. Responsable avec ses pratiques de la disparition de dizaines de milliers de fermes en France. Une liquidation sociale. 1,6 million d’agriculteurs en France dans les années 1980 contre 380 000 aujourd’hui, 100 000 en faillite depuis 2010, 200 fermes qui disparaissent chaque semaine en ce moment même. Lactalis, une famille dont ses membres font partie des 20 premières fortunes de France, une entreprise non cotée en Bourse, opaque, qui ne publie jamais ses comptes, soupçonnée de fraude fiscale. Le scandale du lait pour nourrissons contaminé en 2017 et celui de l’eau dans le lait… C’est eux. Des voyous.

« Il faut vraiment séparer les agriculteurs affiliés à la FNSEA et ses dirigeants. Nous avons tous des voisins, sur le terrain, syndiqués à la FNSEA. Et nos relations sont plutôt cordiales »

Comment voyez-vous la FNSEA ? Des syndicalistes, des défenseurs des intérêts des grands céréaliers, des alliés des patrons ?

Déjà, il faut vraiment séparer les agriculteurs affiliés à la FNSEA et ses dirigeants. Nous avons tous des voisins, sur le terrain, syndiqués à la FNSEA. Et nos relations sont plutôt cordiales. Mais cela devient très compliqué quand on est avec les dirigeants au niveau national. Jusqu’en 1981, ils se sont opposé becs et ongles à la création d’autres syndicats. En soutenant le mythe du « syndicat unique qui représente l’unité du monde paysan ». J’ai entendu l’ex-ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, cautionner ce mythe en affirmant qu’il ne « fallait pas opposer les modèles de l’agriculture française », un modèle ancré dans une « co-gestion » entre la FNSEA et le gouvernement.

En réalité, la FNSEA ne répond pas aux intérêts de beaucoup de ceux qui votent pour eux, mais elle défend les céréaliers, grands producteurs, de porc, de maïs. Certainement pas les intérêts des éleveurs, des producteurs de fruits et légumes. Et nous tenons leurs dirigeants pour responsables de la politique agricole, qui a toujours été cogérée main dans la main entre le gouvernement et les dirigeants de la FNSEA, et donc de l’ultra-libéralisation, qui sont responsables de la disparition des agriculteurs. 

Pourtant, on accuse toujours l’Europe, considérée comme responsable ?

On l’entend beaucoup. Ce n’est pas tout à fait vrai. L’Europe s’est aussi construite autour de l’agriculture, la PAC ( politique agricole commune) pour construire un outil productif. Nous, à la Confédération Paysanne, on est favorable à la construction européenne, à des règles européennes sur la politique alimentaire, le social, l’environnement avec une ambition d’objectif commun.

Prenons les pesticides. Pour une réduction des pesticides, contenue dans le fameux Green Deal, de 50 % à l’horizon 2030. C’est exactement de cela que nous avons besoin : un objectif commun. Même si ce n’est pas facile à appliquer en intraEuropéen. Nous voulons une Europe sociale, environnementale, qui garde des agriculteurs nombreux et protège la santé des consommateurs. Et je dirais, avec le réchauffement climatique que je constate concrètement sur mon exploitation dans le Sud-Ouest, une Europe qui nous permettre de continuer tout simplement à produire.

« Le RN peut crier très fort le contraire ce qu’il veut aujourd’hui… Mais on les connaît ! Ce n’est pas notre vision de l’agriculture. »

Le Rassemblement National gagne de l’audience chez les agriculteurs comme partout. Ont-ils la solution ?

Bien sûr que non. On sait ce qu’ils ont fait au Parlement européen. Ils ont majoritairement et massivement voté pour les accords de libre-échange, notamment avec la Nouvelle-Zélande. Et pour détricoter le droit du travail et la protection de l’environnement. Alors, ils peuvent crier très fort le contraire ce qu’ils veulent aujourd’hui… Mais on les connaît ! Ce n’est pas notre vision de l’agriculture. Le discours de l’extrême-droite est tout à fait démagogique et extrêmement dangereux.

Et que pensez-vous de ceux qui opposent transition écologique et agriculture ?

Depuis quelques années, on entend constamment ce récit. C’est absurde. On est les premiers à être en prise avec le vivant. On sait tous que ce qu’on vit aujourd’hui avec l’état des sols, l’eau et le bouleversement climatique doit être pris à bras le corps. Une étude BVA de novembre dernier, avant la crise, a montré que 85 % des agriculteurs sont favorables à la transition écologique. Ils en ont besoin. Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire. Mais à condition d’être accompagnés.

On ne peut pas prendre des risques si on n’a pas de revenus et de prix. On doit être accompagné, incité, parfois même contraint. Il faut interdire des pesticides quand ils sont trop dangereux. Or, les signaux des derniers jours vont à l’inverse de cela ! Quand on met le plan Eco-phyto sur pause, quand on retire trois ou quatre conditions écologiques pour accéder aux aides.

Est-ce que les mesures écologiques demandées ne vont pas plus vite que l’agriculture ?

Au contraire, on est allé trop lentement. Eco-phyto a été lancé en 2008, il y a 15 ans. Et on n’a rien fait ou très peu. Quinze ans de perdus ! Ce n’est pas le moment de faire des pauses. C’est un cadeau à ceux qui le réclament, une partie de la FNSEA – producteurs de céréales, maïs, betteraves –  et la Coordination rurale, mais c’est aussi un cadeau empoisonné aux agriculteurs, premières victimes des pesticides, à la qualité de l’eau potable, à la santé de la population. Et pour le futur de l’agriculture française.

Propos recueillis par Jean-Paul Mari

Jean-Paul Mari