Le duel Attal-Glucksmann

par Laurent Joffrin |  publié le 10/01/2024

Le nouveau Premier ministre aura pour tâche politique principale de combler l’écart entre le RN et Renaissance pour les Européennes. Avec, sur sa route, un autre adversaire…

Un défi en cache un autre. À considérer la synthèse des sondages d’intentions de vote pour les Européennes (1), on comprend vite pourquoi Emmanuel Macron a sacrifié Élisabeth Borne pour nommer Gabriel Attal à Matignon. Depuis un an, les courbes du Rassemblement national et de Renaissance ne cessent de s’écarter : Jordan Bardella est passé de 25% à 30% ; le parti présidentiel de 23% à 19%. Onze points d’écart : un tel score, s’il se réalisait en mai prochain, marquerait un échec spectaculaire pour le président de la République, obérant la fin de son second mandat. On voyait mal Élisabeth Borne, impopulaire, éprouvée par deux lois difficiles à faire passer, peu à l’aise dans la joute publique, remonter la pente. Il y avait péril en la demeure.

Beaucoup de commentateurs prévoient donc légitimement un âpre duel entre le chef de file du RN dans ces élections et le nouveau Premier ministre dont le charisme juvénile est un atout incontestable. D’autant qu’il s’est taillé sa réputation, non comme représentant de l’aile gauche de la coalition gouvernementale (c’est plutôt un moignon), mais comme l’incarnation d’une autorité retrouvée à l’école, qui plaît sur sa droite. « Attal chasse sur nos terres », dit même un responsable RN.

Mais pour rattraper Bardella, Attal trouve devant lui un autre obstacle. La droitisation du macronisme ouvre en effet – sur le papier pour l’instant – un espace politique au centre gauche. On en perçoit le signe fragile dans les intentions de vote en faveur de Raphaël Glucksmann, avant même qu’il entre en campagne. Sans rien dire ou presque, il est crédité du meilleur score à gauche – autour de 10% – devant ses concurrents écologistes, communistes ou insoumis. C’est une base de départ. Si sa campagne est bonne, il peut progresser, notamment en mordant sur un électorat En Marche venu du PS mais déçu du macronisme et prêt à rallier une gauche crédible, dans un scrutin où le « vote utile » joue un moindre rôle et où les électeurs se sentent plus libres de voter selon leur préférence. Dans ce cas, la course-poursuite engagée par Attal contre le RN butterait sur une barrière immédiate : la fuite de ses électeurs vers une gauche réaliste revigorée.

Tel est l’enjeu de la candidature Glucksmann. Il ne s’agira pas seulement de défendre un projet d’Europe écologique et sociale qui fasse pièce à la montée de l’extrême-droite au Parlement européen. Il faudra, en tenant le discours d’une opposition responsable sur la scène française, critique envers un macronisme repeint aux couleurs de la jeunesse, mais aussi porteuse d’un projet alternatif crédible. Autrement dit, construire les bases d’un renouveau de la gauche de gouvernement, qui rebattrait les cartes de la prochaine présidentielle. D’où l’importance de ce duel dans le duel, le combat Attal-Glucksmann, qui peut changer le paysage politique français.

(1) Par exemple le compilateur pertinemment élaboré par le Huffpost.