Le message des « gilets verts »

par Laurent Joffrin |  publié le 23/01/2024

Populaire, justifié à beaucoup d’égards, le mouvement des agriculteurs en colère est aussi un avertissement pour des défenseurs du climat.

Facile bouc émissaire : les partis anti-européens ont une explication toute trouvée à la crise qui frappe les agriculteurs, en France et dans les autres pays du continent : c’est la faute de l’Europe. Mensonge pur et simple : l’Union fait au contraire beaucoup pour l’agriculture, elle y consacre même son budget le plus important ; et qui peut affirmer sérieusement qu’elle a tort de se soucier de l’environnement, en mettant au point un « green deal » permettant, entre autres, de réduire les émissions de gaz à effet de serre, principale menace qui pèse sur nos équilibres climatiques ? Mais ce rappel élémentaire une fois réitéré, la crise agricole en cours est aussi un avertissement : impossible de réussir la nécessaire mutation écologique sans l’adhésion des peuples, et donc sans penser dans le même mouvement la transformation verte et ses conséquence sociales.

Le scénario du conflit en cours, qui a pris un tour dramatique avec la mort de deux personnes sur un barrage à Pamiers dans le département de l’Ariège, est pour ainsi dire écrit d’avance. Les agriculteurs sont à juste titre populaires. Ils nourrissent le pays, ils réveillent chez des millions de Français le souvenir nostalgique des urbains pour leurs ancêtres paysans et ils ont réussi, au fil des décennies, à moderniser de manière radicale leur activité, faisant de l’Europe une grand puissance agricole mondiale. Et surtout, à côté de gros exploitants qui vivent dans la prospérité, nombre d’entre eux, selon leur production et la taille de leur ferme, triment plus de dix heures par jour pour un maigre revenu, ployant sous le poids de l’endettement et désespérés par un avenir chargé de menaces.

Placé devant cette protestation soutenue par l’opinion, craignant une explosion comparable à celle des « gilets jaunes », le gouvernement devra faire d’importantes concessions ; quant à l’Europe, elle devra sans doute en rabattre sur les normes environnementales qu’elle se dispose à édicter. Coût financier, recul écologique : on voit mal comment la crise pourrait se terminer autrement, d’autant que les élections européennes approchent et que les partis populistes risquent de bénéficier du conflit, comme ils l’ont déjà fait dans plusieurs pays de l’Union, aux Pays-Bas notamment.

Dès lors la leçon est limpide : sans une vaste négociation préalable, sans une planification qui prenne en compte aussi bien les données climatiques que les réalités sociales et économiques, sans une étroite association de États et des représentants de la société, fondée sur une politique de solidarité active et déterminée, la mutation écologique indispensable prendra un retard considérable. En un mot : contrairement à ce que croient certains militants, on ne changera pas notre modèle productif par décret.