L’élargissement : quand l’Union Européenne s’écrit comme un roman

par Sandrine Treiner |  publié le 29/11/2023

Robert Ménasse, romancier autrichien, primé pour son dernier livre, réussit l’exploit de mêler politique, farce et humour en imaginant l’entrée des Balkans… donc de l’Albanie, dans l’U.E

Robert Menasse, écrivain autrichien- Photo by Andreas Arnold / DPA

L’Élargissement, son roman (éditions Verdier) , est le deuxième de l’écrivain à réussir la gageure de faire vivre de manière romanesque le quotidien politique de l’Europe. Il recevra son prix au Parlement européen, le lieu où se déroulait La Capitale, son roman précédent. Même si avec L’Élargissement, Robert Ménasse, l’un des plus brillants écrivains autrichiens de sa génération, s’inscrit dans le cadre d’une trilogie. Il s’est, pour mener à bien son projet, installé à Bruxelles, « la salle des machines où se fabrique notre réalité ».

Sous des titres qui s’apparentent à des essais de géopolitique, Robert Ménasse manie avec maestria le récit très informé de la politique, la farce, l’humour, la mélancolie comme les sentiments. L’Élargissement, comme son nom l’indique, se situe à un tournant important : la perspective de l’entrée des Balkans dans l’U.E. Qui dit Balkans suppose notamment l’Albanie, et c’est autour de ce petit pays musulman dont pas grand monde ne veut que se concentre le livre, tendu par des intrigues, des complots, des histoires de vie et d’amour. 

Puisqu’il faut être chrétien pour rassurer les instances décisionnaires, un poète qui fait office de conseiller spécial souffle une idée aussi excentrique qu’il l’est lui-même à l’oreille du Premier ministre albanais. Demander à l’Autriche de rendre un casque prestigieux du quinzième siècle, exposé dans un musée à Vienne, symbole d’une Albanie puissante engagée dans la lutte contre l’Empire ottoman.

Las, le casque est perdu, commande est faite de le reproduire à l’identique tandis que les négociations vont bon train et amènent les personnages à traverser l’Europe, se rencontrer, discuter, se fâcher, se décevoir, tomber amoureux. À travers une galerie de portraits, l’auteur incarne les ambitions, les déceptions, les trahisons, les gâchis d’un grand rêve à la dérive.

Robert Menasse a raconté avoir eu l’idée de son roman en octobre 2019, tandis qu’il se trouvait à Tirana et alors qu’Emmanuel Macron venait de mettre son véto à l’adhésion de l’Albanie. Un acte politique qui, à défaut d’élargir l’Europe, aura conduit à ce roman ébouriffant.

L’Élargissement de Robert Menasse, traduit de l’allemand (Autriche) par Philippe Girondon. Verdier