L’enlèvement, de Marco Bellochio

par Sandrine Treiner |  publié le 28/10/2023

Un enfant juif enlevé, baptisé en secret, un pape, Pie IX, obscurantiste et tout -puissant, une Italie qui gronde, le rapt d’un gamin par l’Église catholique de l’époque est moins un fait-divers qu’un morceau d’histoire

D.R

En 1858, les soldats du pape frappent à la porte de la famille Mortara qui habite au centre de Bologne, ville des États pontificaux d’Italie. Aux parents, ils demandent d’aller réveiller leurs huit enfants et annoncent qu’ils reviendront chercher l’un d’entre eux, Edgardo,  sept ans qui,prétendent-ils, a été baptisé. Il appartient donc désormais à l’Église catholique et doit être élevé en son sein. Pour Salamone Levi dit Momolo et Mariana, le père et la mère, l’annonce sonne comme une catastrophe. Elle l’est.

Rome est alors dominée par le pape Pie IX. Conservateur, antisémite, le maître des lieux exerce son magistère sans nuances et sans sentiment. L’enfant Mortara, lui dit-on, a été fait catholique en secret alors qu’il était malade par une nounou chrétienne à la pensée sommaire qui a cru ainsi le protéger de l’enfer, il ne saurait céder aux larmes d’une famille juive désespérée par la séparation. « Non possomus », « nous ne pouvons pas », répond-il face à tous ceux qui viennent l’implorer de rendre l’enfant à ses parents. Des petits juifs, chaque fois que possible, il faudra faire des catholiques. L’enseignement jésuite s’y emploiera sans broncher.

Incarnation
Cette histoire, racontée par la caméra de Marco Bellochio, est conforme à la réalité. Cette conversion imposée reconnue comme un enlèvement d’État a dressé bien des oppositions contre Pie IX, qui apparaît désormais comme l’incarnation de l’obscurantisme religieux. La communauté juive italienne a bien tenté de faire libérer l’enfant, soutenue à l’étranger par nombre de personnalités en Europe comme aux États-Unis, et en France même par Napoléon III. Elle y parvint d’autant peu qu’Edgardo Mortara, l’enfant enlevé, sembla accepter son sort, et jugula très certainement un puissant traumatisme par son adhésion à la foi catholique.

Reste que cette affaire précipita la naissance de l’Alliance israélite universelle. Tandis que le pape s’obstinait dans sa toute-puissance, le peuple se dressait et l’unification de l’Italie progressait.  

Critique des pouvoirs
Marco Bellochio, qui aura 84 ans dans quelques jours, signe avec L’enlèvement (Rapito ) un film hautement politique. On avait quitté le cinéaste avec la formidable minisérie Esterno Notte, diffusée sur Arte, consacrée tout comme son précédent film Buongiorno notte ( 2003) à l’affaire Aldo Moro. Par ce nouveau film, puissant et d’une beauté cinématographique très aboutie, aussi sombre et classique que l’est son sujet, il poursuit sa critique des pouvoirs et concentre son propos contre la puissance du Vatican. Marco Bellochio montre comment le cinéma peut donner toute sa mesure face aux enjeux de l’Histoire.

Sandrine Treiner

Editorialiste culture