Les kamikazes du « parler-vrai »
De François Bayrou à Edouard Philippe en passant par Pierre Moscovici, certains dirigeants tentent de dire la vérité aux Français. Se condamnent-ils électoralement, comme beaucoup avant eux ?
La France est dans le rouge, et si on ne fait rien, la cavalerie du FMI risque de débouler. Des lanceurs d’alerte, qui ont choisi le parler-vrai, ont beau le répéter sur tous les tons, les Français semblent faire la sourde oreille. Ils ont compris que le problème existe, mais ils ne veulent pas payer l’addition, préférant écouter de plus plaisants messages. Encore une minute, Monsieur le bourreau, et tant pis si, plus on attend, plus la potion sera amère. Et peut-être imposée par l’extérieur.
Ce ne sera pas faute d’avoir été avertis. Chef du gouvernement, le centriste François Bayrou espère encore convaincre ses compatriotes en dressant un tableau saisissant de la situation, accompagné d’un slogan optimiste : « La vérité permet d’agir ! ». Ancien Premier ministre, le libéral Edouard Philippe publie cette semaine un livre non moins choc, « Le prix de nos mensonges », où il affirme que la France est menacée d’un « effondrement » qui peut emporter son système social. Ancien ministre de l’Économie et patron de la Cour des Comptes, le socialiste Pierre Moscovici affirme carrément dans un rapport officiel que « nous avons perdu le contrôle sur nos finances publiques ».
Que proposent-ils tous ? Des efforts ! « Je vais demander des efforts à tous les Français », annonce le Béarnais, promettant un « plan de redressement » pour la mi-juillet. « Il va falloir travailler plus », affirme le Havrais, qui s’était déjà fait remarquer pour son choix d’un départ à la retraite à 67 ans. « La gauche « tax and spend », avec davantage d’impôts et de dépenses », cela ne marche pas ! » affirme Mosco, l’inventeur du « ras-le-bol fiscal » qui va répétant courageusement « la priorité c’est de couper dans les dépenses ».
Peuvent-ils être entendus dans un pays si sensible à la démagogie des partis ? L’histoire n’a pas été tendre avec les Cassandre. L’exigeant Pierre Mendès France n’a gouverné que six mois, Michel Rocard, héro du parler-vrai, n’aura jamais été Président, pas plus que le très sérieux Raymond Barre, surnommé « père la rigueur ». Les Français n’ont pas su gré à Jacques Delors de réclamer « une pause », à Lionel Jospin de dire « L’Etat ne peut pas tout », à Jean-Louis Borloo de lancer l’idée de la TVA sociale (ce projet aurait même coûter 50 députés à la droite…).
Plus facile de prendre les électeurs dans le sens du poil, en se gardant d’avouer d’autres intentions. Le Général de Gaulle, en 1958, appelle au « retour à la grandeur de la France », en préparant l’indépendance de l’Algérie et le coup de massue du plan Pinay. François Mitterrand avait promis de « Changer la vie », avant de masquer son retour au réel par la nomination d’un fringant Fabius et d’avouer qu’en matière d’immigration, il y avait « un seuil de tolérance ». Jacques Chirac a pourfendu la « fracture sociale », avant de revenir à l’orthodoxie budgétaire. Nicolas Sarkozy projetait de gouverner « sur deux jambes », avant de flirter avec les thèmes du Front national. François Hollande a pourfendu la finance avant de se rallier à la politique de l’offre, ces supposés « cadeaux » faits aux entreprises, si impopulaires à gauche. Inutile de rappeler les débuts d’Emmanuel Macron, un rêve de « dépassement » qui se termine à droite toute.
Aujourd’hui, le courage ne court pas les rues. Pas grand-monde n’assume les coupes budgétaires nécessaires. A droite, on préfère mettre la barre sur le régalien et flatter l’opinion avide de sécurité. A gauche, on ne sort du silence que pour refuser toute mesure d’économie et critiquer les propositions musclées du gouvernement. Et pourtant, les rares partisans du parler-vrai ont raison. Il ne sert à rien de jouer les autruches. La réalité finit par vous rattraper. Cacher la vérité aide peut-être à se faire élire mais expose à de fortes désillusions. Et à la perte de l’élection suivante…



