Les non-dits de la banalisation du RN

par Laurent Joffrin |  publié le 07/12/2023

On déplore le manque de réactivité des adversaires de Marine Le Pen. Juste remarque qui oublie le plus important : lutter sérieusement contre les maux qui la font progresser.

On s’inquiète à juste titre de la « normalisation » du Rassemblement National. Un sondage Viavoice pour LeJournal.info l’avait déjà mise en lumière ; une enquête du Monde vient la confirmer. Entre autres résultats, les Français sont maintenant plus nombreux à penser que le RN peut légitimement participer à un gouvernement, qu’à rejeter cette angoissante hypothèse. Les commentateurs dénoncent « l’apathie » des adversaires du RN face à cette « dédiabolisation », rappelant fort justement ses contradictions, ses revirements et, surtout, le caractère antirépublicain de nombre de ses propositions. Œuvre pie s’il en est, précieuse pour éclairer l’opinion.

Mais c’est oublier l’essentiel : si le RN progresse régulièrement, ce n’est pas principalement parce que ses procureurs sont un peu mous du genou ou bien qu’ils négligent de réfuter ses thèses. D’ailleurs, quand le RN était « diabolisé », il progressait aussi. C’est que les problèmes qui favorisent l’ascension de Marine Le Pen ne sont pas résolus. Lesquels ? La « fracture sociale », jadis dénoncée par Jacques Chirac, est toujours béante ; l’insécurité, si elle n’atteint en rien les niveaux proclamés par l’extrême-droite, progresse en France, comme en témoigne l’augmentation des agressions contre les personnes ; la politique d’immigration, enfin, qui consiste surtout à concentrer les nouveaux venus dans des quartiers déshérités, où prospère une délinquance endémique et un trafic de drogue en pleine expansion.

Sur le premier point, des efforts incontestables ont été produits par les gouvernements successifs, de gauche ou du centre. Mais les résultats sont encore insuffisants et l’idée d’un « ruissellement » automatique des revenus du haut vers le bas continue d’exercer ses effets délétères. Sur le deuxième, l’insécurité, sa gravité a trop longtemps été niée et les investissements dans la justice ou la police récemment consentis viennent seulement entamer un nécessaire rattrapage.

Sur le troisième, enfin, entre les éructations de l’extrême-droite et le silence de la gauche, aucune politique cohérente d’accueil, mais aussi de régulation, n’a encore été formulée. Mieux accueillir, mais aussi mieux reconduire : c’est la seule voie praticable. Il y manque une description des voies et moyens, qu’on n’ose guère détailler, tant le sujet est émotionnel. Cela peut se comprendre : on navigue avec crainte entre les deux écueils de la fermeté excessive et du laissez-faire. Mais le silence n’est pas d’or en la matière : il laisse aux xénophobes le monopole de la parole sur ce dossier.