Les SUV à Paris : le bal des faux-culs

par Laurent Joffrin |  publié le 06/02/2024

La votation organisée par la mairie de Paris a suscité une polémique furieuse où la bonne foi, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas été à l’honneur

SUV garé dans une rue de Paris. Le 4 février, la mairie de Paris a organisé un vote sur la place des SUV dans la capitale. Photographie d'Eric Broncard/Hans Lucas

Un festival d’hypocrisie… Difficile de qualifier autrement le débat qui s’est développé autour de la votation organisée par la mairie de Paris à propos de la surtaxation des SUV circulant dans Paris. Seulement voilà : dans cette foire aux sophismes, certains faux-culs ont néanmoins raison. Et d’autres font hypocritement fausse route.

La mairie attige en effet dans les grandes largeurs en proclamant que 54 % des Parisiens ont approuvé son projet de « tarification spéciale », qui consiste à multiplier par trois le prix du stationnement pour ces véhicules particuliers plus lourds et plus polluants que les autres. Dans son annonce officielle des résultats, elle se targue d’un résultat « très clair ». Certes. Mais elle se garde donner le taux de de participation au scrutin, s’en tenant aux chiffres bruts et laissant le lecteur faire le calcul lui-même.

En fait, ces 54 % s’appliquent à une participation de 5,68 %. Autrement dit, 94,32 % des inscrits se sont abstenus. La mesure a donc été approuvée par 3 % des électeurs, ce qui relativise, on l’admettra, le succès de la consultation.

Tartufferie

Mais que dire, en regard, de la posture des opposants à la taxation, sinon qu’il se sont surpassés en matière de tartufferie ? Dans leur dénonciation outragée de la méthode, les procureurs de la mairie oublient la plupart du temps de revenir au fond du débat. Or, dans la réalité de la vie, hors de toute rhétorique idéologique, c’est un fait que les SUV posent en ville des problèmes tout à fait réels.

On citera ici un article des Échos, quotidien économique qu’on ne peut guère soupçonner de biais anti-bagnole ou d’inclination coupable pour une écologie « punitive » : « Les études, aux États-Unis notamment, ont montré qu’avec leur face avant plus haute et verticale, ils avaient plus de chance de causer un accident mortel en cas de choc impliquant un piéton. Par ailleurs, en raison de leur poids et de leur silhouette moins aérodynamique, ils consomment davantage de carburant qu’une berline de taille équivalente. Conséquence logique, ils émettent plus de CO2 : l’ONG Transport & Environnement a calculé que l’écart moyen, en 2018, était de 15 %. (…) Au fil des années, le boom des SUV a même fini par compenser les efforts des constructeurs pour réduire la pollution des véhicules. Après avoir baissé de façon continue depuis vingt ans, les émissions globales de CO2 des voitures neuves ont recommencé à augmenter depuis trois ans, de 118 g/km en 2016 à 120,4 g/km en 2018. »

Vous avez bien lu : il est prouvé, établi, démontré que les SUV sont plus dangereux et polluent nettement plus que les voitures normales. Leur succès a même annulé les efforts des constructeurs en matière d’émissions de gaz à effet de serre. Toute chose que les détracteurs du vote parisien omettent soigneusement de rappeler. Et pour cause : à côté de cet argument factuel décisif, leurs arguties sur les modalités du vote ne pèsent pas grand-chose. On remarquera d’ailleurs que sur ce point, ils interprètent mal l’abstention, faisant mine de la compter au bénéfice des opposants à la mairie. Si les Parisiens n’ont pas voté, c’est pour toutes sortes de raisons (absence, ignorance, indifférence à ce type de votation, etc.).

Grandes orgues

Mais si les SUV étaient jugés par eux si importants, si essentiels, si utiles à leur vie quotidienne, croit-on qu’ils auraient été plus de 90 % à rester chez eux ? Et que n’aurait-on pas dit si, au lieu de procéder à un vote, la mairie avait imposé son projet de taxation sans consulter personne ? On entend d’ici les grandes orgues de l’indignation : dictature, mépris, arrogance, classe-politique-coupée-du-peuple, etc.

Toutes choses qui suggèrent une horrible conclusion : il est possible, après tout, qu’on puisse vivre normalement à Paris sans circuler à bord d’un SUV, et il est peut-être légitime, finalement, même par le truchement d’un scrutin contestable, de taxer plus ceux qui choisissent de rouler dans des véhicules plus dangereux et plus polluants.