L’Europe à Canossa

par Laurent Joffrin |  publié le 28/07/2025

L’accord accepté par la présidente de la Commission européen est en fait un diktat. Il consacre la faiblesse de l’Union européenne dans tous les domaines, face à trois empires agressifs et impérieux.

portrait de Laurent JOFFRIN (Photo Philippe-Matsas, 2020)

Vae victis ! Malheur au vaincu ! Ainsi se termine l’affrontement qui opposait Trump à Ursula Von der Leyen. Donald Brennus n’a pas jeté son épée dans la balance pour signifier aux Européens qu’ils n’avaient d’autre solution que se soumettre. Il aurait pu le faire, tant l’accord – un diktat, en fait – entre l’Union européenne et les États-Unis sur le commerce est déséquilibré.

L’Union se voit imposer des droits de douane généraux de 15% tandis que les marchandises américaines continueront à entrer en Europe moyennent une simple obole. En prime elle a promis d’acheter aux États-Unis, pour plusieurs centaines de milliards, des produits industriels, du gaz liquéfié et des équipements militaires. Qu’a-t-elle reçu en échange ? Rien. Bon prince, le président américain a seulement renoncé à la folle menace d’arrêter de facto le commerce transatlantique en imposant aux produits européens un droit prohibitif de 30%. Pour filer la métaphore historique, la présidente de la Commission est allée en Écosse (en fait dans un golf possédé par la famille Trump) comme le roi de Germanie à Canossa.

On disait naguère que l’Europe était un géant économique et un nain politique. À vrai dire, elle est atteinte nanisme dans tous les domaines. Si Ursula Von der Leyen a cédé, c’est aussi parce que l’unité politique de l’Union n’existe pas : l’Allemagne et l’Italie ne voulaient pas résister, à la différence de la France, laquelle n’avait guère les moyens d’imposer ses vues de toutes manières. Aussi bien, la présidente de la Commission a dû prendre en compte la dépendance militaire du vieux continent envers les États-Unis, au moment où la guerre d’Ukraine tourne mal pour les démocraties.

Les anti-européens ont beau jeu, dans ces conditions, de remarquer que le Japon et la Grande-Bretagne, nations plus solitaires, ont obtenu de meilleures conditions que l’Europe des 25. À quoi sert l’Union si elle est incapable de protéger les nations qui la composent ? Les conséquences de cette déculottée sont déjà perceptibles : réinventant le mercantilisme du 16ème siècle au 21ème, Trump veut remplir ses caisses en imposant aux États concurrents une barrière douanière humiliante, derrière laquelle il espère réindustrialiser son pays.

Les Américains en profiteront-ils ? Pas tous loin de là : le renchérissement des produits importés sera pour une grande partie payée par les consommateurs yankees et le ralentissement de la croissance mondiale consécutif à la constitution de blocs commerciaux fermés et hostiles risque de nuire aussi à la prospérité américaine. En fait, le milliardaire de Mar-el-Lago veut compenser par des recettes douanières l’abaissement de l’impôt sur le revenu prévu dans son « Big Beautiful Bill », le budget qu’il vient de faire voter par la secte républicaine majoritaire au Congrès. Il remplace un impôt progressif par une « flat tax » déguisée, mesure notoirement antisociale. Mais la course obsessionnelle à la puissance justifie aux yeux de Trump toutes les brutalités, même envers ses électeurs.

Un nouveau monde économique de dessine ainsi, mettant au rancart la politique de libre-échange menée depuis 1945 au nom du « doux commerce ». Trois empires inégaux mais également agressifs émergent de cette stratégie tout entière fondée sur un nationalisme impérieux et obtus, la Russie, la Chine et les États-Unis. Si elle veut éviter d’être marginalisée dans cette guerre planétaire où la force balaie le droit, l’Europe doit réfléchir aux voies et moyens d’échapper à sa triple faiblesse, politique, industrielle et militaire. Question de survie…

Laurent Joffrin