Lionel Jospin, la droiture sociale-démocrate
Militant infatigable, analyste rigoureux, Lionel Jospin laissera le souvenir d’un homme d’État rationnel et pragmatique dont le passage au pouvoir fait honneur à la gauche française.
Droit. C’est le mot qui vient à l’esprit quand on parle de Lionel Jospin, qui vient de quitter la gauche et la France qu’il a marquées par sa rectitude politique et sa stature d’homme d’État. Toutes frappées du sceau de la raison, on se souvient de ses décisions ou de ses prises de position, justifiées en général par une analyse en trois points, à la manière d’un professeur féru de pédagogie qui déduit ses conclusions d’une réflexion ternaire et globale : état du monde, état du pays, état de la gauche.
Une rectitude politique assumée
Le même goût du syllogisme méthodique l’a fait renoncer en 2002 à sa carrière politique alors que personne ne le lui demandait, laissant une place vide dans le paysage national. Une rectitude sacrificielle qui dit tout de son personnage.
Paradoxe : son ascension dans les années 1970 était fondée sur une secrète duplicité. Devenu lieutenant de François Mitterrand, auquel il a été d’une longue fidélité en dépit de la séparation finale, il a conservé très tard des liens subreptices mais réguliers avec le pape discret du trotskisme français, Pierre Lambert, qui l’avait formé à l’origine et voyait en lui un militant solide voué au rééquilibrage de la gauche aux dépens d’un Parti communiste à l’époque dominateur. Dans un duel télévisé qui avait marqué la gauche, il avait rivé son clou à Georges Marchais en usant des arguments fournis de toute évidence par Lambert, imam caché de la gauche antistalinienne.
Cette dialectique longuement éprouvée, qui l’affublait souvent d’un masque de rigidité, ne l’empêchait pas en privé, dès qu’il « fendait l’armure », selon son expression, de pratiquer un commerce chaleureux et bienveillant sans nulle affectation, avec la simplicité d’un enseignant proche de ses élèves. Joueur de tennis et de basket, il goûtait la fraternité des vestiaires qui le changeait de la dureté de la compétition politique. Il avait lui-même trouvé la bonne formule pour définir son caractère à la fois rugueux et sensible : un « austère qui se marre ».
L’héritier du mitterrandisme
Il fut un infatigable artisan de la conquête du pouvoir sous l’égide de Mitterrand, en soldat discipliné dont les réflexions rigoureuses complétaient la ductilité tactique et l’ambiguïté assumée du futur président. Une fois à l’Élysée, Mitterrand lui confia les rênes du PS pour en faire l’auxiliaire indispensable de l’exercice du pouvoir. Il accompagna fidèlement les bonnes et les mauvaises années, acceptant le « tournant de la rigueur », mais mettant un point d’honneur, en socialiste aux profondes convictions, à présenter comme une « parenthèse » ce revirement gestionnaire rendu inévitable par la situation économique.
La fin du mitterrandisme approchant, il se présenta en héritier naturel, alors même que François Mitterrand lui préférait, somme toute, l’intelligence rapide et le brio juvénile de Laurent Fabius. Une guerre de succession implacable s’ensuivit, qu’il remporta à force d’opiniâtreté, sachant que Fabius fut largement empêché par l’affaire du sang contaminé dont on lui faisait injustement reproche.
Matignon et le rendez-vous manqué de 2002
Mis en piste par le renoncement de Jacques Delors, arrivé au pouvoir après une patiente construction de la « gauche plurielle », il démontra à Matignon sa capacité d’homme d’État, réalisant plusieurs réformes importantes et laissant la France en meilleur état que ne l’avait laissée Chirac, avec une forte croissance, un déficit contenu et un chômage en baisse. Il forma au passage une génération de responsables : François Hollande à la direction du PS, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal et bien d’autres au gouvernement.
Il méritait de gagner l’élection présidentielle de 2002, mais sa rigueur trop affichée et son discours un peu froid privèrent sa campagne de l’élan nécessaire. Sa trop grande franchise – il épingla maladroitement « l’usure » de son adversaire et confessa « une certaine naïveté » de la gauche en matière de sécurité – fut exploitée avec férocité par la droite. L’éparpillement des candidatures à gauche et la montée du Front national firent le reste : il fut devancé sur le fil par Jean-Marie Le Pen, dont la présence tonitruante et dangereuse au second tour assura l’élection de Jacques Chirac.
Assumant seul la défaite, il annonça un retrait sacrificiel dont il ne se départit jamais, incarnant dans son effacement volontaire l’idée d’une gauche à la fois sincère et pragmatique, intransigeante sur ses valeurs et rationnelle dans ses moyens : un bon social-démocrate. La gauche était morte, disait-on. En aucune manière. Laissant derrière lui un bilan flatteur et un parti en état de marche, Jospin vit ses poulains prendre la relève. Ségolène Royal fut battue de peu par Nicolas Sarkozy en 2007 ; François Hollande fut élu en 2012 pour reprendre le flambeau social-démocrate.
Un itinéraire rectiligne au fond, en dépit de tous les impedimenta tactiques, voué à la poursuite infatigable d’une forme empirique de justice sociale : tel est l’héritage de Lionel Jospin, dont le destin, quoique marqué par un grand rendez-vous manqué en 2002, laissera le souvenir d’un socialisme honnête sachant gouverner et servira longtemps de référence à la gauche française.



