Maxence, Élodie, Noah… nos étudiants en galère

par Yoann Taieb |  publié le 13/01/2024

Les étudiants vivent très mal. Les salaries de ne sont pas forcément mieux lotis. Nourrir et se loger aujourd’hui dans l’hexagone quand on est jeune ? Éclairage, brutal, sur une face cachée de la France…

Des jeunes sur les toits, place de la Concorde à Paris, le 28 décembre 2023 -Photo par Dimitar DILKOFF / AFP

Élodie arrive de Nice à Paris pour le deuxième semestre de ces études supérieures. Elle recherche un logement, mais dispose d’un budget de 350 euros. Sa mère ,employée dans une boutique, payée 1 700 euros par mois, peut difficilement l’aider. Dès l’été 2023, Élodie a fait le tour des annonces. Sans résultat : « Mes demandes étaient rejetées, sans réel motif. Et je recommençais. Sans succès. Alors que je suis boursière et que je suis supposée être aidée. »

Le prix des loyers dans la capitale l’affole. Elle se rabat sur un tout petit 9 M2 en banlieue : « Parfois, j’ai vu une cinquantaine de gens faire la queue pour visiter un seul appartement, comment je peux faire face à une telle concurrence ? ».  Elle n’a pas eu la possibilité de visiter le studio. Elle le réserve donc à distance. « Quand vous n’avez pas l’argent et bien vous ne faites pas la difficile. Je prends et je verrai. » La colocation l’effraie, de peur de tomber sur n’importe qui.

« Honnêtement, parfois, j’ai envie d’abandonner et d’aller travailler dans une boutique »

Elodie

Élodie stresse tout au long de son premier semestre à cause du déménagement. « C’est devenu, clairement, une obsession, une angoisse. En sachant que je joue mon avenir sans en avoir les moyens, je ne dors plus beaucoup. » Avec des conséquences sur ses études : « Je vois que j’ai de moins bonnes notes, car je ne suis pas totalement concentrée ni en forme ». Elle a même, récemment, envisagé de renoncer à ses études : « Dans une si petite chambre, sachant que je vais devoir travailler à côté de mes études, je sais que ça va être très dur. Honnêtement, parfois, j’ai envie d’abandonner et d’aller travailler dans une boutique près de chez mes parents, mais je dois en passer par là pour espérer bien gagner ma vie. »

Elle emménagera à la fin du mois de janvier « sans savoir si elle va pouvoir étudier dans de bonnes conditions ni manger à sa faim. »

« Après 10 ans d’autonomie, revenir à la maison, ne plus pouvoir se penser adulte et libre… »

Maxence

Maxence a 30 ans. Dès 17 ans, il devient boulanger. Il loue un petit appartement de 14 M2. Pendant des années, il se lève vers 3 heures du matin, travaille jusqu’à midi, dort et recommence. À 23 ans, il en a assez. Il décide alors de se reconvertir. Sans diplôme, sans autre expérience que la boulangerie, les portes semblent fermées : « Tu peux être excellent dans un domaine, mais si ce n’est pas validé par un diplôme, personne ne te prend au sérieux ».

Sans le sou, il prend un poste d’animateur dans un club de vacances. Payé au SMIC, il apprend et progresse dans un milieu où les situations sont précaires. « On fait une saison, on part avec son pécule et on espère trouver vite autre chose parce qu’on ne tient pas longtemps avec ce qu’il reste d’un SMIC. » Il attend souvent les périodes de vacances et notamment « l’été, puisque les clubs embauchent. On est payé, on gagne des pourboires, mais c’est pareil, c’est précaire. »

Le pire moment a été le COVID. « Tout a été annulé et le tourisme n’a pas repris pendant des mois. » Maxence revient chez ses parents , « après DIX ans d’autonomie, revenir à la maison, subir le rythme familial, ne plus avoir la même intimité et ne plus pouvoir se penser adulte et libre… Quand on voit que certains amis sont mariés, ont des enfants… on se dit qu’on recule, qu’on est inutile, qu’on a raté. Mais bon, faut relativiser… » Et la suite ? « Je repars mi-février pour être saisonnier au ski. Je gagnerai un peu plus que le SMIC. C’est bien, mais ça ne m’aidera pas à reprendre mon indépendance. J’aimerais trouver un appartement, mais il faut présenter patte blanche et avoir trois fois le salaire, c’est impossible.. » Son rapport à la politique ? « Franchement, je n’écoute plus, ça n’apporte rien… »

« Les chasseurs de têtes t’envoient vers des cabinets de consulting qui te proposent de faire du lobbying pour des pays que la France condamne. Inacceptable »

Noah

Noah, 28 ans, grand gaillard d’1m90, ne mange qu’une fois par jour. Il dit avoir « pris l’habitude ». Six ans d’études supérieures, un passage de deux ans dans l’étuve d’un cabinet ministériel français dont il est sorti sans aucun droit au chômage – « c’est dans le contrat » – et des offres d’emploi indignes ou inacceptables : « Les chasseurs de têtes t’envoient vers des cabinets de consulting qui te proposent de faire du lobbying, plutôt bien payé, pour des pays que la France condamne ».

Le garçon a pourtant du talent. Et du cœur, quand il donne de son temps comme bénévole à une association. Mais quand les hommes politiques lui octroient une recherche, une réécriture de texte ou l’organisation d’un colloque, ils s’empressent, une fois la tâche accomplie, de se débarrasser du pigiste, sans charges sociales, jetable. Parce que, en plus, Noah, passionné de politique, se permet d’avoir le luxe d’avoir des convictions et des principes.

Il le paye cher. Pour cadeau de Noël, Noah a dû quitter son mini-studio – trop cher – loué au noir par un membre de cabinet ministériel, pour retourner vivre chez sa mère en banlieue, qu’il tient à aider.

Manger une fois par jour, ne pas fumer, ne pas boire, ne pas sortir, lire des livres d’histoire et de politique, et courir… seul luxe accessible. N’attendez pas que le gaillard se plaigne. À quoi bon ? Il sait que s’il disait qu’il ne mange qu’une fois par jour, les autres, de droite et même de gauche, le regarderaient, embarrassés, avec leurs regards vides. Et puis Noah, malgré son dénuement, est bien vivant. Pas eux. 

Maxence, Élodie, Noah. Un tiers des jeunes de 18 à 24 ans ayant quitté le domicile familial sont en situation de pauvreté. La moitié pour ceux qui ne font pas d’études n’ont pas d’emploi. 10 % d touchent moins de 365 € par mois.  La diminution des APL, la réduction des bourses, la précarisation accrue des emplois et un taux de chômage supérieur à celui de la population, tout cela abime leur vie, la rétrécit, la rabougrit. Au moment même où la France, pays vieillissant et malade , aurait bien besoin de la vitalité de leur jeunesse.