Mélenchon, Libé et nous

par Laurent Joffrin |  publié le 24/01/2024

Le chef de LFI voue aux gémonies le quotidien de gauche à cause d’un article de Thomas Legrand. Normal : le chroniqueur dit la vérité.

« C’est donc devenu ça, Libération ? » Ainsi se conclut le tweet furibard et méprisant que Jean-Luc Mélenchon a publié hier contre le journal. Quel est le crime du quotidien que j’ai dirigé pendant de longues années ? D’avoir joué son rôle politique, que j’avais maintes fois défini quand j’y étais : être un quotidien d’information en premier lieu, mais être aussi, sur le plan de l’engagement, le forum de toutes les gauches. C’est ainsi que l’excellent Thomas Legrand, chroniqueur à Libé, fin connaisseur de la vie politique, a pondu un papier qui a eu l’heur de déclencher l’ire du lider maximo.

J’avoue que l’excellence de Legrand me frappe d’autant plus qu’il dit à peu près la même chose que moi dans LeJournal.info, que j’ai maintenant l’honneur de diriger. Sous le titre « Gauche divisée aux européennes : et si c’était tant mieux ? », Legrand souligne deux réalités. La première est que la pluralité des listes clarifie le débat à gauche en permettant à chaque courant de détailler ses positions, sans dommage pour le résultat final. En effet, dans une élection à la proportionnelle, ce qui compte, c’est le nombre des députés de gauche envoyés au Parlement européen, qui sera sans doute supérieur avec plusieurs listes à ce qu’il aurait été avec une seule. Et comme le dit Legrand, cette heureuse renaissance du débat est illustrée par l’échange de lettres entre François Ruffin et Raphaël Glucksmann qui vient d’avoir lieu et dont le ton est très éloigné des éructations chères à LFI, pour se changer en dialogue vif, digne et de qualité.

La deuxième, c’est que cette élection européenne permettra, il faut l’espérer, de rééquilibrer la gauche, antienne que j’ai souvent entonnée dans mes papiers. Voici ce qu’écrit Legrand : « Une grande partie de la gauche n’en peut plus de cette situation politique basée sur les résultats de la dernière élection présidentielle. Avec, en 2022, 22 % pour Jean-Luc Mélenchon, qui a bénéficié du vote utile d’un électorat qui voulait éliminer Marine Le Pen au premier tour, LFI et son groupe parlementaire sonore et tumultueux dominent, écrasent même, les débats à gauche. Les européennes de juin rétabliront une vérité partisane plus proche de la réalité idéologique de la gauche. Cette dernière, avant d’envisager la reconquête du pouvoir national, doit atterrir après les élections européennes avec un rapport de force réactualisé, qui découle aussi d’un nouveau contexte national. Depuis 2022, il y a eu, concomitamment, le raidissement-repli mélenchonien et la droitisation macronienne. De nouveaux espaces s’ouvrent. C’est le moment pour la gauche de déployer son éventail de solutions et de se compter clairement. »

On ne saurait mieux dire, et c’est bien ce qui a porté sur les nerfs fragiles de Jean-Luc Mélenchon. Horreur ! Les électeurs pourraient mettre fin à l’absurde et nuisible hégémonie du mélenchonisme sur la gauche. Enfer ! LFI devrait compter avec des partenaires enfin adultes, capables de défendre leurs idées en se libérant d’une emprise dont on a vu les effets délétères. Damnation ! La gauche réformiste pourrait retrouver son rôle fédérateur autour d’un projet enfin crédible, dégagé des démagogiques vaticinations du programme de la défunte NUPES. On comprend la tonitruante colère de Mélenchon, avant que ses proches compatissants ne lui apportent la tasse de camomille dont il a un urgent besoin.