Mort de Georges Kiejman, le grand avocat de la République

publié le 09/05/2023

Enfant juif de Belleville, ancien ministre délégué à la Justice puis à la Communication sous François Mitterrand et surtout avocat de cœur, Georges Kiejman est mort à l’âge de 90 ans

Georges Kiejman _ Photo by Joël SAGET / AFP

D’abord et avant tout : la maîtrise du verbe. Georges Kiejman, « grand avocat et petit ministre », selon la formule qu’il acceptait volontiers, était un orateur né. Non de ces bateleurs solennels qui déroulent les périodes en s’écoutant eux-mêmes, autant qu’ils imposaient aux autres une écoute par définition admirative.

Non, un orfèvre de la phrase dense, de la répartie assassine, de l’argument décisif, qui raisonnait toujours et ne pérorait jamais, qui voulait convaincre par la logique implacable plus que par l’émotion pompeuse. Un art qu’il pratiquait en privé autant qu’en public, par sa drôlerie, par son autodérision, par son sens de la scène et du détail, capable de fasciner une tablée sans jamais parader.

Cet art, il l’avait longuement cultivé sans que rien ne lui soit donné. Fils de juifs polonais — une mère distante et un père déporté et assassiné à Auschwitz — élevé dans une petite chambre de Belleville, évacué dans le Berry pendant la guerre et sauvé de la déportation en passant pour catholique — il sera un juif enfant de chœur — il s’éduque seul et finance ses études après la Libération en devenant artisan dans la fourrure, serveur ou représentant de commerce.

Il donne aussi des cours aux enfants de la bourgeoisie : l’un des parents dont il instruit le rejeton lui procure un stage chez un avocat établi. C’est sa chance, qu’il saura saisir à bras-le-corps.

De cette enfance chaotique, il ne gardera jamais de rancœur envers la France en dépit des abandons et des proscriptions de l’Occupation dont il fut le rescapé. Cette France-là l’avait meurtri, mais une autre l’avait sauvé.

Il aimait raconter l’histoire de ce magistrat pétainiste qui déclare Française, en audience publique, une juive immigrée de l’est à l’accent yiddish prononcé en s’appuyant sur d’anciens principes de droit convoqués pour les besoins de la cause, et qui, par humanité, lui épargne ainsi l’arrestation.

Jeune avocat en 1954, il impressionne par son talent à la fois inné et longuement mûri, gagne la coupe d’éloquence et le respect de ses pairs. S’ensuit une longue carrière au barreau, au service de l’édition et des auteurs, bientôt défenseurs des célébrités littéraires ou cinématographiques.

Il n’est pas un apollon, mais séduit par son humour et son brio, plusieurs fois marié, compagnon de beaucoup d’autres, comme Françoise Giroud, qui l’introduit dans le monde politique.
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Il seconde alors Pierre Mendès-France, dont il sera l’ami proche jusqu’à sa mort, progressiste, socialisant, républicain jusqu’à la moelle, tout en multipliant les procès pénaux spectaculaires qui fondent sa notoriété auprès du public. Il fait acquitter Pierre Goldman, révolutionnaire des années 68 impliqué dans un hold-up meurtrier, ce qui apparaît comme un tour de force à ceux qui connaissent le dossier. Il défend le ravisseur du baron Empain, et Malik Oussekine tué par la police, et la famille Oufkir persécutée par la monarchie marocaine.

Quoique mendésiste du premier cercle, il se rapproche de François Mitterrand, rival ductile et manœuvrier. Devenu président, celui-ci finit par lui proposer un maroquin. L’enfant de Belleville devenu ministre n’y trouve que déception et frustration, toujours chapeauté par un ministre de plein exercice peu familier des ruses du milieu.

Il revient au barreau, brillant de nouveau dans les prétoires et promenant dans Paris son humour mélancolique et sa lucidité sur les ambitions, les gloires et les hommes. Mais toujours animé par la foi du républicain qui a vu, à l’adolescence, son pays sombrer, mais aussi se relever en s’aidant de ses idéaux, qui étaient les siens de bout en bout.