Municipales : PS-LFI, les accords empoisonnés

par Boris Enet |  publié le 17/03/2026

Refus affichés d’alliances et compromis bien réels : face à LFI, le Parti socialiste oscille entre principes proclamés et calculs électoraux. Derrière ces arrangements municipaux se joue bien davantage que des mairies — l’identité et l’avenir de la gauche social-démocrate est en jeu.

Affiches rouges de la campagne « Générations : Plus jamais PS ! » placardées sur un mur le long du canal Saint-Martin à Paris, le 14 mars 2026. (Photo René SAGET)

Les saillies antisémites où l’on se moque des noms à consonance juive sont passées, les méthodes fascisantes utilisées pour combattre les milices fascistes aussi. À la faveur du 1er tour de ces municipales, Jean-Luc Mélenchon est parvenu à un nouveau tour de force. Chapeau l’artiste !

Ils sont peu nombreux, ces militants de gauche, dignes, souvent vilipendés sur les réseaux sociaux, refusant de conclure un accord avec LFI au second tour. Avant mardi à 18 heures, la liste s’allonge davantage, d’autant que les figures nationales du Parti socialiste se succèdent sur les plateaux les unes après les autres pour se dédire. Certes, ce n’est pas la première fois dans l’histoire que l’appel du mandat s’impose aisément devant celui des convictions. Mais cette fois-ci, le salto arrière a été effectué en un temps record, le temps d’une journée d’ouverture des scrutins pour 49 millions de citoyens.

Dans une dialectique malléable, la dénonciation des agissements de LFI, votée à l’unanimité du bureau national du PS, s’est transformée en capitulation honteuse dans de très nombreuses villes. Rendons au líder máximo sa génialissime prédiction en meeting : « Les socialistes sont des gros combinards, ils ne seront pas très difficiles à acheter entre les deux tours. » Et puis ce sont des enjeux locaux, clament ensemble le chœur des béotiens. Ce serait ignorer que la stratégie insoumise, parfaitement assumée, est de faire de ces municipales un tremplin pour 2027 au nom du « front antifasciste », le fasciste étant une figure assez vaste dans son interprétation, depuis le social-traître en passant par le centriste bon teint. Sur la question, personne ne prend d’ailleurs la peine de consulter le document abject élaboré par la centrale insoumise, pointant du doigt le collectif effectivement nationaliste Nemesis, mis sur un même plan que les femmes juives du collectif « Nous vivrons ». Vous me direz, rien de surprenant. Quant au programme, un œil à peine averti vérifiera aisément que les déclinaisons prétendument locales relèvent toutes d’une orientation nationale.

Une stratégie nationale aux effets durables

Bien sûr, une partie de ce peuple de gauche attend ces fusions au nom d’une mythique et artificielle unité, ânonnée par Marine Tondelier. Les plus âgés vous diront qu’à bien y regarder, ils ne sont pas bien pires que les staliniens endurcis d’une époque révolue. Peut-être. Sauf que cette fois-ci, l’ordre d’arrivée de l’attelage n’est pas le même à un an de la présidentielle. La stratégie de longue date de Mélenchon, annoncée dès 2022, consistant à plumer la volaille socialiste, atteint son objectif au moment même où ces derniers avaient regagné du crédit, accumulant près de 5 millions de suffrages à l’occasion de ces municipales. Une tonsure à l’insu de leur plein gré, en quelque sorte.

Mais la tragédie prend le pas sur le caractère comique. En apparaissant comme des apparatchiks prêts à toutes les compromissions au nom de la tambouille – « donne-moi la ville, je te refile l’agglo ou réciproquement » –, en s’asseyant sur les principes républicains et ceux de la morale élémentaire, le Parti socialiste joue gros. Il pourra toujours sauver quelques exécutifs locaux ici ou là, avec un risque non négligeable de bordélisation en leur sein et de majorité introuvable peu de temps après le scrutin, à l’image de la situation au palais Bourbon ; il perdra une partie des siens pour qui la lutte contre l’antisémitisme et le communautarisme, le soutien à l’Ukraine ou la connivence assumée avec les islamistes sont des lignes rouges intangibles. Il sera entaché pour longtemps et offrira à la droite et à l’extrême droite un argument en or pour lui ôter toute crédibilité.

L’appel à une autre offre politique

Bien sûr, minoritaires, ils résistent, comme ce colistier, Marc Sztulman, à Toulouse, se retirant de cette fusion infâmante par un texte poignant. Carole Delga critique, Raphaël Glucksmann condamne sans équivoque, Jérôme Guedj dénonce, François Hollande, Bernard Cazeneuve, Guillaume Lacroix et d’autres, chacun à leur manière, rappellent l’évidence : la gauche ne peut être elle-même si elle courtise l’inacceptable. Mais reconnaissons-le, Mélenchon a toujours une initiative d’avance. Sans dissimulation, il crache régulièrement à la figure de ces « petits bourgeois visqueux » pour reprendre son vocable haineux. La social-démocratie tarde toujours à s’organiser. De rencontres à Bram en passant par les universités d’été de La Réole, de conventions en regroupements, elle est paralysée lorsqu’il s’agit de passer à l’étape ultime.

Il y a pourtant urgence. Que ce populiste mégalomane aux accents désormais haineux prenne la gauche en otage avec son propre consentement est d’une particulière gravité, mais ce n’est rien à côté de ce qui peut advenir dans 13 mois. La capitulation à laquelle nous assistons aujourd’hui déroule le tapis rouge à Bardella si ce dernier devait affronter Mélenchon.

Alors, de grâce, humanistes, socialistes républicains, sociaux-démocrates, écologistes non décroissants… sortez de votre coupable léthargie, prenez les devants, constituez la maison des gauches démocratiques dont nous avons besoin, en assumant une autre offre politique que cet harakiri collectif.

Boris Enet