Orban, le caillou dans la chaussure de l’Europe

par Emmanuel Tugny |  publié le 03/02/2024

Ou comment un libéral laïcard, anticommuniste, partisan  affiché de l’OTAN, s’est transformé en national-chrétien, illibéral charismatique, sous l’œil du Kremlin.  Jusqu’à devenir un obstacle systématique pour l’Europe

Le Premier ministre hongrois Viktor Orban au palais présidentiel français de l'Élysée - Photo Mustafa Yalcin / Anadolu

Ces derniers temps, la Hongrie copinait avec Moscou… au Tchad. Prenant le relais d’une « coopération » française à bout de souffle, elle y inaugurait à l’automne, sous la discrète férule du fils de Viktor Orban, Gaspar, une politique d’influence anti-migratoire d’inspiration russe manifeste, étayée par l’envoi, annoncée pour mars 2024, d’un contingent de plusieurs centaines d’hommes.

En Europe, la stratégie « russe » d’Orban, qui vise à bloquer les aides à l’Ukraine et son entrée dans l’UE, gagne des suffrages : elle peut désormais compter sur la Slovaquie de Fico mais surtout sur une opinion publique de plus en plus sensible aux sirènes isolationnistes.

Elle irrite une UE contrainte mi-décembre de ruser pour contrer le « nèm » ( « non » ) d’un pays de dix millions d’âmes dont le PIB représente à peine 1% du sien.

Son Conseil, qui s’ouvrait hier, s’annonçait menaçant pour la Hongrie qui ne verra pas se renouveler la stratégie de « pot-de-vin » qui lui avait permis en décembre d’obtenir un dégel de 10,2 milliards d’euros d’aides sur les 21,7 retenus pour manquements au respect de l’État de droit, en échange d’une non-participation au vote d’un soutien financier de 50 milliards à Kiev. Budapest semble même s’exposer à des sanctions qui peuvent inclure une prolongation du gel du budget européen de 10,4 milliards alloué à son plan de relance.

Orban, conscient de l’incapacité juridique de l’Union à radier ses membres, ne cesse néanmoins d’attiger : il a inauguré hier un  Office de protection de la souveraineté qui saura, au nom de la coercition des « influences étrangères », museler son opposition lors des élections à venir.

La trajectoire de l’indéboulonnable premier ministre, 60 ans, interroge : comment le libéral laïcard, antisoviétique, anticommuniste, otanien affiché, s’est-il mué dans les années 2010 en promoteur « national-chrétien » d’un « illibéralisme » charismatique, sous l’œil attendri du Kremlin ?

Il faut sans doute d’abord voir dans ce virage l’effet de la persistance d’un nationalisme hongrois chauffé à blanc par la succession de l’inclusion impériale (1867-1918) et de la vassalisation par l’URSS (1949-1989). Il faut aussi y voir celui d’un éloignement des USA au début des années 2000, qui tint à la fois à des raisons commerciales, à une hostilité marquée de Budapest à la politique proche-orientale de Washington, et, derechef, au refus hongrois ancré de toute forme d’impérialisme.

Il faut aussi y voir la conséquence d’une hystérie anti-migratoire toute trumpienne qui isole Budapest de ses voisins, d’un puritanisme d’État qui rallie la Hongrie aux vues russes, d’un irrédentisme magyar, d’un pantouranisme[1] qui l’« orientalisent », et d’accords énergétiques favorables (via Gazprom et Rosatom), négociés dans les années 2010, qui en font l’obligée de la Russie et une opposante résolue à toute sanction occidentale à son encontre.

L’histoire d’Orban est en somme celle d’une Europe centrale et orientale que sa longue sujétion à Moscou conduit à un nationalisme de plus en plus jaloux qui la jette de nouveau de façon paradoxale dans les bras de son ancien suzerain.

[1] : Doctrine née en Hongrie à la fin du XIXème siècle qui promeut l’idée d’une communauté linguistique et culturelle unissant peuples de langues altaïques (Turquie, Caucase, Mongolie, Corée, Japon) et finno-ougriennes (Hongrie, Pays baltes, Scandinavie).