Paris : le crash-test de la gauche

par Valérie Lecasble |  publié le 20/03/2026

Le suspense demeure à Paris. Trois heures d’un brouhaha inaudible lors de leur débat n’ont pas départagé Emmanuel Grégoire, qui a peiné à défendre son bilan, et Rachida Dati, qui a révélé le flou de ses propositions. Symboliquement, le vainqueur emportera, pour son camp, les municipales dans toute la France.

Les candidats à la mairie de Paris : Sophia Chikirou, députée LFI, Emmanuel Grégoire, député du PS, et Rachida Dati, candidate des Républicains (LR), lors du débat télévisé à BFMTV, le 18 mars 2026, avant le second tour des élections municipales. (Capture d'écran ©BFMTV)

Rarement, les couteaux ont été ainsi tirés jusqu’au plus haut sommet de l’État. Dans sa dernière ligne droite, la bataille de Paris a pris un tour inédit. La fusion de la liste de Pierre-Yves Bournazel, puis le désistement de Sarah Knafo en faveur de Rachida Dati, ont échauffé les esprits jusqu’à exciter tous les fantasmes. Clairement, le premier a subi une pression infernale des pontes politiques qui le soutenaient, Édouard Philippe en tête, et jusqu’à l’Élysée, ce qui l’a conduit à se retirer. Quant à la seconde, elle aurait été mise en relation avec Rachida Dati, accuse Emmanuel Grégoire, directement par Emmanuel Macron, qui a bien sûr démenti. La rumeur parisienne pointe plutôt Vincent Bolloré, proche à la fois de Knafo et de Dati. Il restera que le président de la République a, en personne, jeté toutes ses forces dans la bataille pour faire élire sa protégée.

Pourquoi tant d’ardeur à sortir de son rôle, qui devrait être l’impartialité, au moment où la France a d’autres chats à fouetter avec le détroit d’Ormuz ? Parce qu’Emmanuel Macron ne peut admettre qu’en choisissant Rachida Dati comme candidate à la mairie de Paris, il s’est trompé. Il s’y était engagé en janvier 2024, lorsqu’il l’a nommée ministre de la Culture, lors du premier gouvernement Attal. Ravi de son « coup » politique, il lui avait alors octroyé, en contrepartie, la promesse qu’elle serait la candidate de son camp pour Paris. Depuis, il a été désavoué quand Pierre-Yves Bournazel a reçu le soutien de ses deux anciens Premiers ministres, Édouard Philippe puis Gabriel Attal, et de leurs partis, Horizons puis Renaissance. Convaincu que Rachida Dati gagnerait quand même grâce à son culot et à sa notoriété, grande fut la déconvenue d’Emmanuel Macron de constater qu’elle était, à l’issue du premier tour des élections municipales, à plus de 12 points derrière Emmanuel Grégoire.

Un test stratégique pour la gauche sans LFI

Voilà comment la bataille de Paris est devenue l’opération de sauvetage du président de la République, qui a forcément raison, seul contre tous. Quand Michel Barnier aurait assuré l’alternance les doigts dans le nez, Rachida Dati se révèle une piètre candidate, à cause de ses affaires, de son sens élastique de la morale, et aussi de la façon qu’elle a de survoler les dossiers.

Branle-bas de combat, il faut sauver le soldat Dati. La voici, elle qui avait refusé jusqu’alors tout débat, contrainte d’affronter Emmanuel Grégoire dans un duel de second tour sur BFMTV. Opportunément, à la surprise générale, Sophia Chikirou fait irruption au dernier moment et transforme l’affrontement en débat à trois. Voici le pauvre Emmanuel Grégoire coincé pendant trois heures entre deux assaillantes : Rachida Dati, qui ne le laisse pas placer un mot, et Sophia Chikirou, qui l’agonit pour avoir refusé toute alliance avec LFI.

L’issue de cette bataille sera donc cruciale. Pas seulement pour savoir qui de la gauche (qu’un sondage Cluster donne gagnante à 48 %, grâce à un report favorable des voix de Bournazel) ou de la droite (41 %) emportera le plus gros trophée des municipales, mais aussi parce qu’elle porte de nombreux symboles. Outre l’implication personnelle d’Emmanuel Macron, toute la droite s’est mobilisée pour Rachida Dati : Philippe et Attal, qui se sont ralliés, Gérard Larcher, Bruno Retailleau, mais aussi Jean-François Copé, Valérie Pécresse et le plus centriste Jean-Pierre Raffarin auront pesé de tout leur poids.

Des municipales aux conséquences nationales

La leçon sera tirée : si Rachida Dati fait le plein des voix de Sarah Knafo, elle perdrait 57 %, nous assure Cluster, de celles de Pierre-Yves Bournazel. Malgré l’attaque en règle qu’il a subie sur son bilan, l’argument choc contre elle d’Emmanuel Grégoire – « vous êtes la droite extrémisée » – semble donc avoir porté. Le grand écart fonctionne mal et met un gros caillou dans la chaussure de Jordan Bardella qui, en soutien de Dati, prône l’union des droites contre l’avis de Marine Le Pen.

Enfin, et c’est peut-être là l’essentiel, si Emmanuel Grégoire devait l’emporter, il ferait la preuve que l’on peut gagner sans LFI. Malgré une Sophia Chikirou excellente pendant le débat et qui pourrait conserver ses voix au second tour, la gauche unie des socialistes, des écologistes (avec le renfort de Place Publique et de L’Après) n’aurait pas eu besoin d’elle pour s’imposer. Sacré exploit à un an de la présidentielle !

D’autant plus que la probable victoire de Benoît Payan à Marseille renforce la stratégie anti-LFI. Celui qui restera comme la plus forte personnalité des élections municipales aura fait la preuve qu’avec du courage, des convictions et de la détermination, la gauche unie peut l’emporter sans LFI, qui a été contrainte de se désister face à la possibilité d’une victoire du RN.

On observe aussi le sort de Nathalie Appéré, qui a refusé tout accord avec LFI à Rennes, malgré l’issue incertaine du scrutin. Et celui de Catherine Trautmann à Strasbourg, dont l’utile rapprochement avec Horizons a provoqué l’injustifiée colère d’Olivier Faure. « Comment élargir vers le centre si on refuse ce type d’accord », s’agace un de ses opposants au Parti socialiste.

Enfin, Toulouse et Limoges, où les deux Insoumis François Piquemal (qu’un sondage donne battu) et Damien Maudet concourent en tête d’une liste qui réunit tout le reste de la gauche, serviront aussi de test. Tout comme Bordeaux, où le maire écologiste sortant Pierre Hurmic a reçu le renfort des Insoumis pour empêcher Thomas Cazenave, le seul Renaissance de France, de l’emporter.

Nantes, enfin, sera le clou du spectacle. En difficulté, malgré l’assurance qu’elle affichait, Johanna Rolland y a conclu un accord dit « technique » avec LFI, soit une liste commune sans projet programmatique à la clé. Du tripatouillage électoral sans socle de convictions, critiquent nombre de ses électeurs, qui voient là un bien mauvais signal politique donné par la numéro deux du Parti socialiste.

Paris et Marseille sauveront-ils la gauche des mauvais compromis passés ailleurs ? C’est tout l’enjeu de ces municipales.

Valérie Lecasble

Editorialiste politique