Quand LFI travestit Jaurès

publié le 09/03/2024

 

Pour demander un cessez-le-feu immédiat – qui favorisera Poutine – la France insoumise se réclame de l’unificateur du socialisme français. Falsification historique… Par Boris Enet

Boris Enet

Tout laisse à penser que dans la campagne européenne qui commence, la question ukrainienne opposera deux camps inconciliables : d’un côté une gauche européenne groupée derrière Glucksmann, qui dénonce la nature du régime de Poutine, pointe la menace qu’il fait peser sur l’ensemble de l’UE et plaide pour un effort de défense commun. De l’autre, à LFI notamment, les chantres d’un pacifisme intransigeant, qui invoquent Jaurès pour dénoncer l’ultime trahison des sociaux-démocrates. Pure sornette en l’occurrence.

Faire parler les morts est toujours un procédé discutable, surtout si l’on se revendique d’un homme sans l’avoir lu complètement. Jaurès s’est bien opposé au conflit de 1914 parce qu’il considérait que les prolétariats européens allaient payer le prix fort dans le choc des intérêts des classes dominantes, comme l’ensemble des socialistes de la seconde Internationale avant leur ralliement à l’Union Sacrée. Mais cela ne réduit en rien sa pensée à un pacifisme atemporel, dans un anachronisme grossier qui le transformerait en un Bob Marley avant l’heure.

En 1910, dans L’Armée Nouvelle, Jaurès justifie la guerre lorsque le droit international est menacé, lorsque les démocraties et l’état de droit sont victimes du militarisme et de l’impérialisme. Tel est son vrai message : pour tout socialiste, pour toute conscience humaine, la guerre est une atrocité, un fardeau et un échec de l’humanité. Mais quand les démocraties et leurs valeurs fondamentales sont menacées, il n’y a aucune échappatoire morale ou politique : le pacifisme se transforme en collaboration active avec les bourreaux.

En travestissant Jaurès, on invoque un internationalisme de salon sans aucune conséquence pratique, masquant une incompréhension des rapports géopolitiques du moment. Au nom d’une matrice strictement souverainiste, LFI et son premier cercle de lieutenants pourchassent depuis deux semaines les « va-t-en-guerre » que nous serions.

Ainsi ceux qui se réclament peu ou prou de l’engagement en Espagne en 1936, célèbrent Manouchian et ses camarades dans leur engagement antifasciste ou se revendiquent de la lutte anticoloniale aux côtés des peuples opprimés des années 1950 et 60, exigent jour après jour un cessez-le-feu immédiat qui consacrerait en fait la victoire de Poutine.

La paix, pourvu qu’on ait la paix… La paix, pour que le poulet ukrainien ne vienne pas déstabiliser le marché, dans un curieux front commun avec la FNSEA, digérant les 9 milliards d’aides de la PAC. La paix pour que l’UE reste à sa place et que Poutine puisse manœuvrer comme il l’entend du Caucase au Moyen-Orient, des pays baltes au front sud-oriental du continent. Cet internationalisme inconséquent n’est pas sans rappeler la sentence de Churchill s’adressant à Chamberlain en octobre 1938 : « Vous choisissez le déshonneur pour éviter la guerre ; vous aurez la guerre et le déshonneur ».

Si Poutine et ceux qui sont en seconde ligne derrière lui venaient à l’emporter – du Hamas, à la dictature iranienne des Mollahs, du Belarus à la République Populaire de Chine, du boucher de Damas aux gouvernements africains sous la coupe des milices Wagner -, ce ne serait pas seulement la défaite d’un peuple libre au cœur de l’Europe. Ce serait celle des démocraties, de la garantie des frontières, du droit international et des droits de l’Homme. On aboutirait à la déstabilisation générale d’un ordre mondial inégalitaire, mais perfectible, pour plonger dans un chaos bâti sur la violence et le militarisme.

C’est ici que le concept de « guerre défensive » de Jaurès prend tout son sens pour ceux qui se donnent la peine de le lire et refusent de le dévoyer. C’est un de nos défis : éduquer, vulgariser la pensée complexe de ceux qui nous inspirent, pour ne pas la réduire à des slogans binaires à la solde des nationaux-populistes.

Boris ENET, personnel de direction à l’Éducation nationale, militant socialiste

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Quand LFI travestit Jaurès


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