Sant’Egidio : les diplomates du Vatican en guerre contre l’exclusion

par Marcelle Padovani |  publié le 03/02/2024

Une communauté catholique montre l’exemple de solutions pour la paix contre la pauvreté et l’exclusion, sans parti pris idéologique. Un pragmatisme qui se révèle très efficace

D.R

Prière, pauvres, pain :  voilà les trois ‘p’ d’une trilogie qui se veut très typique du catholicisme. Il s’agit en fait du titre d’un livre de 300 pages, sorti depuis peu aux Éditions du Cerf d’ailleurs fondée et gérée par des Dominicains. Mais il y manque un quatrième « p ». Celui de politique, pas la politique politicienne, partisane, polémique, mais dans son acception la plus noble, la capacité à gérer politiquement des situations complexes et leur trouver des solutions. C’est la tâche à laquelle se consacre la Communauté de Sant’Egidio, à laquelle ce livre écrit par Jean-Paul Durand par ailleurs professeur de Droit canon est consacré.

Cette institution est créditée d’une telle habileté négociatrice qu’on l’a baptisée « l’ONU du Trastevere » ( le quartier de Rome où se trouve son siège) ou encore « le siège de la diplomatie parallèle du Vatican’ » Née à Rome en 1968, actuellement présente dans 73 pays, cette communauté, catholique, mais laïque, rassemble 60 000 adhérents. Elle possède une expérience concrète qui remonte à plus de 50 ans. Derrière l’étendard de la lutte pour l’égalité, du combat contre la pauvreté et toutes les formes d’exclusion, elle a su jouer un rôle diplomatique majeur.

La communauté est à l’origine du traité de paix au Mozambique signé en 1992 à son siège romain entre le gouvernement et les rebelles après 30 ans de guerres intestines. Moins réussie a été sa tentative de pacification en Algérie lors de la décennie noire et la guerre civile entre le pouvoir et les islamistes. En revanche, ces programmes ont été totalement acceptés : DREAM contre le Sida, ou BRAVO dédié à la recherche de l’identité des nouveaux nés en Afrique.

Son expérience des couloirs humanitaires  a permis, depuis 2015 d’identifier, transporter et intégrer plus de 5 000 migrants qui avaient atterri dans l’ile de Lesbos en Grèce. Ils ont été sélectionnés par des agents de Sant’Egidio, en Libye, en Éthiopie, au Liban ou en Syrie. Totalement pris en charge pour leur logement, leur alimentation, leur éducation et leur recherche d’emploi, ils prouvent à quel point Sant’Egidio rejette les clivages politiques au profit d’une action caritative concrète, en collaboration avec d’autres religions, protestante, musulmane, juive ou bouddhiste.

Ce pragmatisme se manifeste aujourd’hui par la « table de négociation » ouverte par la communauté sous l’égide d’un ses membres de la première heure, le cardinal Matteo Zuppi, président de la Conférence épiscopale et grand négociateur du traité de paix au Mozambique. Ce « porporato » ou « pourpré » comme on dit en Italie en faisant allusion à la pourpre cardinale, donc à son rang dans l’église, parcourt sans relâche les chemins qui mènent de Kiev à Moscou, en passant par Washington, Ankara ou Paris. Avec l’espoir d’obtenir au moins la mise en liberté de milliers d’enfants ukrainiens prisonniers des Russes. 

Alors qu’en Italie et ailleurs, au moment où l’on s’interroge sur la crise des partis, les problèmes de la démocratie, le « labo Sant’Egidio » montre qu’une action dénuée de toute arrière-pensée idéologique, sans velléité de prise de pouvoir, uniquement soucieuse de bien commun peut renouveler l’action politique.

Marcelle Padovani

Correspondante à Rome