Sortie ou épuisement des énergies fossiles ?

par Jacques Treiner |  publié le 16/12/2023

« Utilisation » et « émission »,  « sortie »  et « transition »… La bataille des mots à la COP 28 vaut son pesant d’or et de carbone

Émirats arabes unis, Dubaï. Conférence des Nations Unies sur le changement climatique COP28 le 1er décembre 2023 à Dubaï. Cette année, la conférence est organisée par les Émirats arabes unis, qui assurent la présidence de la COP28 - Photo Union européenne / Hans Lucas

Lors des derniers jours de la COP28, toute l’attention s’est portée sur la mention éventuelle, dans le texte final, d’une sortie des énergies fossiles. Dans un premier temps, les pays producteurs, largement représentés par des centaines, voire des milliers de lobbyistes, ont subtilement fait la distinction entre utilisation des combustibles fossiles et émissions de gaz à effet de serre. Ce qui compte du point de vue climatique, argumentaient-ils, ce sont les émissions de gaz carbonique. Donc si l’on s’arrange pour capter le CO2 émis lors des combustions, qu’on le comprime et qu’on l’enfouit dans le sol, tout va bien, n’est-ce pas ? Exit le besoin de sortir des combustibles fossiles.

En réalité, la technologie du Carbon Capture and Storage (CCS) est proposée depuis longtemps pour faire passer l’idée d’un charbon qui deviendrait ainsi du « charbon propre ». On cite souvent des réalisations de la Norvège en mer du Nord, où sont enfouis ainsi quelques millions de tonnes de gaz carbonique par an. Mais on est loin d’une filière industrielle mature et à la hauteur du problème : rappelons que les émissions mondiales de CO2 sont d’environ 40 milliards de tonnes par an, et qu’elles continuent d’augmenter – hors crise économique ou pandémie.

Dans la rédaction finale du texte de la COP28, néanmoins, apparaît une formulation que la plupart des commentateurs ont considérée comme un progrès véritable : Bien que nous n’ayons pas tourné la page de l’ère des combustibles fossiles à Dubaï, ce résultat marque le début de la fin, a déclaré Simon Stiell, secrétaire exécutif d’ONU Climat. « Début de la fin », est-ce équivalent à « sortie » ?

François Gemmene, coauteur du 6e rapport du GIEC, commente : « Il ne faut pas finasser sur le vocabulaire. C’est vraiment une sortie des énergies fossiles. Pourquoi est-ce que le langage est un peu alambiqué ? Le terme “phase out” était devenu une sorte de tabou, de ligne rouge, pour certains pays. Alors, pour éviter un blocage, on a trouvé une sorte d’habile paraphrase qui veut dire globalement la même chose. »

Une autre contrainte est singulièrement absente du débat. Les trajectoires d’émission les plus pessimistes envisagées par les modélisateurs du climat global ne sont pas réalistes : il n’existe en effet pas assez de réserves exploitables de combustibles fossiles pour produire ces émissions. Les réserves connues conduisent aux courbes de consommation suivantes, exprimées en milliards de tonnes-équivalent pétrole par an :

On voit clairement que la production de combustibles fossiles sera en sévère déclin dans la seconde moitié du siècle. Nous sommes donc au « début de la fin » des fossiles, qui ne relève pas de la sémantique, mais de la géologie !

Prenons la mesure de ce résultat : pour s’adapter à un changement climatique déjà joué compte tenu des émissions passées et pour mettre en place des technologies bas-carbone, il faut de l’énergie. Aujourd’hui, celle-ci est à 80% d’origine fossile. Nous aurons donc besoin des énergies fossiles… pour apprendre à nous en passer !