SOS Europe !

par Gilles Bridier |  publié le 29/08/2025

L’Europe n’est plus respectée, ses valeurs sont bafouées, sa voix ne compte plus. pour qu’elle ne devienne pas, au mieux, « une silhouette de second rôle », Mario Draghi prône une transformation radicale.

Dr. Mario Draghi, Président du Conseil des ministres italien (2021-2022) et Président de la Banque centrale européenne (2011-2019), s'exprime lors de la deuxième journée du sommet ABSL 2025 – le congrès de haut niveau du secteur européen des services aux entreprises – qui s'est tenu au Centre des congrès ICE de Cracovie, en Pologne, le 24 juin 2025. Adopter la technologie et donner plus d'autonomie aux individus – tels sont les thèmes du sommet ABSL de cette année. (Photo de Dominika Zarzycka / NurPhoto via AFP)

Pour l’Union européenne, c’est la fin de l’innocence. Et le moment de se réinventer. L’Europe se rêvait en première puissance économique mondiale, ce qu’elle fut jusqu’au tournant du siècle. Mais « cette année – 2025 – restera dans les mémoires comme celle où cette illusion s’est dissipée », constate amèrement Mario Draghi, ex-président de la Banque centrale européenne et ancien Premier ministre italien.

Dénigrée par Washington qui la regarde comme une oie blanche, par Pékin qui veut la cueillir comme un fruit mûr et par Moscou qui la toise comme un ventre mou, l’Union européenne n’est plus qu’une puissance de second ordre pour les nouvelles puissances du chaos qui rêvent de se partager le monde.

L’ancien monde est révolu et bon nombre de ses valeurs ont disparu. « Alors qu’auparavant les règles étaient respectées, on recourt désormais à la force militaire et à la coercition économique pour protéger les intérêts nationaux », poursuit Mario Draghi. La dimension économique ne suffit plus à garantir une quelconque forme de pouvoir géopolitique, et ce sont les valeurs mêmes de la construction européenne – démocratie, paix, liberté, indépendance, souveraineté, prospérité, équité – qui ne sont plus défendues.

Face aux États-Unis, les droits de douane de 15% imposés sans mesure de rétorsion européenne vont s’alourdir des effets de la dépréciation du dollar à laquelle veut parvenir Donald Trump pour circonvenir une Europe qu’il n’aime pas. La Chine compte bien tirer profit de la solvabilité de l’UE pour l’inonder de ses surproductions à des prix hors compétition, et lui marchander ses terres rares pour mieux l’asphyxier. Et la Russie, adoubée par l’ancien adversaire américain et soutenue par l’allié chinois, accroît sa pression militaire aux marches de l’Union sans lui prêter la moindre attention.

« Ces événements ont mis fin à l’illusion », insiste Draghi, mais pas à la nécessité d’approfondir l’intégration de la souveraineté européenne. Car le retour à des souverainetés nationales balaierait tout espoir de résister à la volonté des grandes puissances, ou supposées telles. Ne serait-ce que pour relever le défi des dépenses militaires à consentir dans l’UE, de l’ordre de 2000 milliards d’euros d’ici à 2031, illustre l’économiste Philippe Waechter, qui plaide notamment pour que les appels d’offres ne défavorisent pas les entreprises européennes. Car « le monde a changé et l’Europe doit se transformer et adapter son cadre institutionnel à ce nouvel ordre ».

Autrement dit, dans les dépenses militaires comme dans d’autres, les toutes puissantes règles de la concurrence devraient s’effacer derrière l’impératif de préférence européenne, sans naïveté, alors que les autres grands « partenaires » sont les premiers à avoir transgressé les principes du libre-échange. Selon lui, « l’Europe doit se réinventer. Cette bascule collective et institutionnelle doit lui permettre de retrouver la capacité à peser sur les affaires du monde ». Une bascule radicale !

L’enjeu est identique face à la révolution technologique pour laquelle la bonne échelle est forcément européenne pour disposer des mêmes atouts que les États-Unis ou la Chine. Le financement de la défense, de l’énergie, des technologies de rupture et de la transition énergétique doivent être financés collectivement « par une dette commune ». Ce qui implique une transformation collective que seuls les chefs d’Etat et de gouvernements européens peuvent engager, sans rien attendre de leurs anciens partenaires qui chercheront au contraire à briser leur unité.

Une volonté politique émergera-t-elle? « Nous pouvons changer la trajectoire de notre continent », veut croire Mario Draghi. A condition de transformer le scepticisme en action, et sans attendre d’y être acculé pour s’y résoudre dans l’urgence.

Gilles Bridier