Sylvie, la dernière infirmière

par Thierry Gandillot |  publié le 12/04/2024

 

« Si la formidable utopie qu’est l’hôpital public fonctionne malgré les restrictions budgétaires successives, c’est grâce à des Sylvie… »

Sylvie Hofmann - D.R

« Bienvenue dans ma vie » ! Cette phrase, Sylvie Hofmann, infirmière au service d’oncologie dans un hôpital des quartiers nord de Marseille, l’a prononcée des milliers de fois.  Elle est l’héroïne – le mot n’est pas trop fort – du nouveau documentaire de Sébastien Lifshitz dont c’est le vingtième opus depuis 1994. On lui doit en particulier Les Invisibles sur la douloureuse vie cachée des homosexuels nés dans l’entre-deux-guerres, César du meilleur documentaire en 2013.

Lifshitz rencontre Sylvie Hofmann dans le cadre d’un casting pour une fiction à Marseille.« Je la vois arriver, dit le réalisateur, comme dans un film, très spontanée, sans filtre. Elle était marquée par des mois de pandémie. Elle m’a parlé très sincèrement, et, plus elle a commencé à s’ouvrir, plus je me suis intéressé à elle, comme lors d’une rencontre amoureuse. »

La vie de Sylvie Hofmann est un tourbillon, jonglant entre les emplois du temps de la jeune équipe qu’elle dirige, les restrictions de crédit et les urgences. Entre elle et la caméra s’organise une chorégraphie aux tempi alternés – largo, moderato, allegro… « Si la formidable utopie qu’est l’hôpital public fonctionne malgré les restrictions budgétaires successives, c’est grâce à des « Sylvie « , des figures de sacrifice qui sont de véritables héroïnes.  Elle a tout donné à son métier, son corps, sa vie privée. Dans son métier, on n’a jamais le temps, la vie privée passe après, et la charge physique et mentale est immense. »

Parfois, Sylvie est à la limite de craquer, mais elle prend toujours sur elle pour afficher un sourire plein d’empathie. Elle sait que toutes et tous autour d’elle ont besoin de cette assurance, même quand elle est un peu forcée. Le soir seulement, elle peut lâcher prise, avant de repartir au petit matin pour une nouvelle journée de « Bienvenue dans ma vie ! »

Sylvie peut compter aussi sur ses proches. Sa mère, Micheline, immigrée italienne, orpheline à sept ans, et mise aux travaux des champs dès l’adolescence. Lorsqu’un risque de cancer se profile, héritage familial, elles discutent de l’opportunité d’une opération préventive.  Son compagnon, Fred, vit dans les Alpes depuis qu’on a décelé chez lui une morbidité cardiaque lors du premier épisode de Covid. Elle le rejoint tous les quinze jours pour de tranquilles promenades amoureuses dans la neige.

Après quarante années vécues à ce rythme effréné, n’est-il pas temps de partir pour une retraite bien méritée ? Sylvie se pose la question, la pose aux autres.

Son chef de service, le docteur Attoul, spécialiste en pneumologie, pur produit de la méritocratie française, s’efforce, avec toute l’humanité et l’humilité qui est la sienne, de la retenir. Malgré l’arrachement et les incertitudes quant à sa future vie de retraitée, Sylvie maintient sa décision. La dernière journée de  » Madame Hofmann « , dans le plus pur style carabin potache, est une grande partie de rigolade. Si Sylvie doit quitter avec regret ce qui fut toute sa vie professionnelle, ce sera dans un grand éclat de rire.   

Madame Hofmann, documentaire de Sébastien Lifshitz. Documentaire, 1 h 44. En salles actuellement

Thierry Gandillot

Chroniqueur cinéma culture