Touche pas à mon « sage »

par Laurent Joffrin |  publié le 13/04/2023

Contester la réforme des retraites ? Évidemment. Mettre en cause le Conseil constitutionnel ? Danger !

 

Photo: Philippe Matsas

Manie à haut risque, que de chercher sans cesse à délégitimer les institutions parce que l’on conteste la politique menée par ceux qui les dirigent. Cette fois, c’est le Conseil constitutionnel qui se retrouve sur la sellette ; craignant de le voir avaliser la loi de réforme des retraites, les deux extrêmes du spectre politique mettent en cause son indépendance, sa compétence ou son impartialité.

Les sages, dit-on sans preuve, sont tout sauf sages ; ils vont décider sous influence. Pire : on fait le siège des locaux qu’ils occupent rue Montpensier à Paris, ce qui les oblige à débattre sous protection policière. Geste grave et inquiétant.

Critiquer la réforme des retraites ? Droit élémentaire. Hier encore, les syndicats ont fait une imposante démonstration dans la rue, et le soutien dont ils bénéficient dans l’opinion ne faiblit pas. Même si elle garde un socle électoral, la macronie, dans cette affaire, est massivement rejetée par le pays. Comme elle n’en tient aucun compte, elle risque à chaque instant l’explosion.

 Et si elle passe outre et que le mouvement s’épuise, elle laissera dans l’esprit public une profonde amertume qui obérera tout le mandat d’Emmanuel Macron.

Mais laisser entendre que la décision des sages ne vaut pas tripette, qu’elle sera par définition prise sous l’influence du gouvernement, c’est jouer avec le feu. On dit que le Conseil obéit aux ordres. Non : il juge de la régularité des lois et protège les libertés publiques. Plusieurs fois, à propos de textes importants, il s’est prononcé contre le gouvernement en place.

On critique son mode de nomination – un tiers des membres par le président de la République, un tiers par celui de l’Assemblée un tiers par celui du Sénat. Mais ces personnalités à la longue expérience sont désignées pour neuf ans et non-reconductibles : elles ne dépendent guère, pour leur carrière qui, en général, s’achève, du pouvoir en place.

 Croit-on que Laurent Fabius, président de l’instance, nommé par François Hollande, issu d’un parti qui conteste la réforme, soit à la botte d’Emmanuel Macron ? On déplore qu’ils ne soient pas juristes professionnels. Mais s’ils l’étaient, on fustigerait le « gouvernement des juges ». Et tutti quanti…

Ceux qui, à gauche, entonnent l’air du soupçon, doivent tenir compte d’une réalité : le rejet des instances juridiques de contrôle, c’est le lot des régimes tyranniques. C’est tout autant l’antienne de l’extrême-droite, qui voudrait se débarrasser de toute entrave à la politique autoritaire et xénophobe qu’elle entend mener. On le voit en Israël, ou en Hongrie, où des gouvernements illibéraux cherchent à mettre les grands juges sous l’éteignoir. Le Conseil constitutionnel est le pilier l’état de droit. Tout démocrate doit le garder en tête. 

Laurent Joffrin