Tous responsables

par Bernard Attali |  publié le 04/06/2024

La vérité a toujours un pied dans le camp d’en face. Vieille formule à méditer face à la tragédie au Moyen-Orient.

Évacuons tout de suite les querelles éculées sur le premier arrivé en Terre sainte. S’étriper aujourd’hui pour savoir qui des Hébreux ou des Arabes ont occupé les premiers la terre de Canaan, 1 200 ans av. J.-C., est inepte. Vous n’y étiez pas. Moi non plus ! Ce qui est certain, c’est qu’au lendemain de la guerre, les Européens ont fabriqué Israël pour essayer d’échapper aux fantômes de la Shoah. Au détriment des Arabes. Ils ont cru lâchement que reconnaître l’indépendance d’Israël effacerait Auschwitz. Illusion : l’innommable était ineffaçable. Et oui, les Palestiniens l’ont payé de leur propre exil.

Mais pendant cet exode, qu’ont fait les « frères » arabes ? Au lieu de les aider à créer un État à eux, ce qui était alors possible, ils les ont laissé croupir dans leurs camps. Quand ils ne les ont pas massacrés, comme en Syrie. En revanche, ceux qui parlent d’apartheid en Israël feraient bien de se souvenir que 20 % de la population israélienne est composée d’Arabes jouissant du même statut que les autres citoyens du pays, au moins en droit.

Dans ce chaudron, la haine a prospéré. Les islamistes radicaux ont distillé leur venin, où le rejet de l’Occident se mariait à la détestation du juif. Ils ont accepté sans pudeur que l’aide internationale vienne alimenter les caisses d’organisations terroristes corrompues. Tout cela en se cachant derrière une interprétation fanatique de la charia pour imposer leur discipline moyenâgeuse. Cela, depuis des dizaines d’années. Il ne faut pas oublier le rôle du grand mufti de Jérusalem à Berlin pendant la guerre. Le Hamas en est le digne héritier. Est-ce que cela excuse la vision messianique de certains Israéliens s’installant de force en Cisjordanie ? Sûrement pas. Là aussi sévissent des religieux obscurantistes. Torah contre charia ! Gigantesque gâchis.

Suite tragique

Le 7 octobre fut la suite tragique de cet enchaînement. S’il y a eu un « crime contre l’humanité », il a commencé à Berri et Kfar Aza : un pogrom avec meurtres, viols, otages… Comment imaginer qu’un pays puisse assister à de telles atrocités sans réagir ? Donc Israël a réagi. Sans mesure, c’est vrai. Mais quel signal de faiblesse son gouvernement aurait-il donné s’il avait laissé l’ennemi clamer que le pays devait être détruit du fleuve à la mer ?

Il reste que la situation à Gaza est humainement inacceptable. Car rien ne justifiera jamais la mort d’un enfant. Rien. Le dilemme décrit par Camus dans Les Justes (Laurent Joffrin en a d’ailleurs fait le sujet de l’un de ses éditoriaux) trouve ici toute son actualité : son héros avait beau se battre pour une cause noble, il refusa de jeter une bombe sur des enfants. Et la religion juive elle-même enseigne que par-dessus tout, il faut préférer la vie. Israël se serait grandi en restant fidèle à ce principe.

Quant à la communauté internationale, elle s’est une nouvelle fois couverte de honte. Dans l’incapacité de porter un projet de paix dans la région, dans l’incapacité de distinguer entre un pays démocratique et des régimes dictatoriaux, elle s’agite en tous sens, mais sans aboutir à ce qui pourtant devrait s’imposer : la libération des otages contre un cessez-le-feu. Honte à l’ONU de n’avoir pas su arrêter à temps les incendiaires qui se cachent derrière tout cela, c’est-à-dire les mollahs de Téhéran.

Ce qui se passe aujourd’hui en Israël nous envoie un grave signal d’alarme. Quand les hommes laissent la passion l’emporter sur la raison, quand ils ne s’écoutent plus les uns les autres, tous sont coupables et le pire est à prévoir. Et nous en sommes alors tous responsables. 

Bernard Attali

Editorialiste