Vaccins : l’impossible combat contre l’obscurantisme

par Professeur Frédéric Adnet |  publié le 31/01/2024

Dans une tribune dans l’Express, des médecins demandent de mettre un terme à l’impunité de « la propagation impunie de fausses informations médicales dans les réseaux sociaux et les médias ». Pourquoi est-il aussi difficile de lutter contre ce complotisme ? Explications

La pandémie COVID-19 nous a confrontés à un virus inconnu de tous, propageant une maladie nouvelle et mortelle (plus de 7 millions de morts et 600 millions de malades). Autre émergence, la désinformation médicale. Deux batailles s’engageaient : la lutte contre cette infection inconnue et l’autre, contre la propagation d’informations délirantes, lutte pour laquelle nous n’avions pas été formés. Bien plus subtil que la caricature du gentil scientifique combattant le méchant charlatan.

Le progrès médical est une cinétique lente, semé de doutes, d’hypothèses dont le processus de vérification est complexe. Face à lui se dressent des théories faciles, vieilles recettes faites d’amalgames, de pseudo-langage scientifique et de sophismes, véritable illusion de réalisme scientifique.

Ce discours a pu avoir un retentissement considérable grâce à diffusion de l’information par les réseaux sociaux chez une population apeurée, sensible au mythe du « médicament miracle » d’origine quasi divine qui pourrait débarrasser le monde de ce virus mortel.

Cet éminent physicien, père de la bombe atomique française qui se promenait avec un pendule dans son jardin…

Combat difficile. Ces théories abracadabrantes peuvent être portées par des scientifiques de renom, souvent en fin de carrière. On se souvient des théories de sourcier du Pr Yves Rocard, éminent physicien, père de la bombe atomique française, au crépuscule de sa carrière qui se promenait avec un pendule dans son jardin… Ces scientifiques, humains comme nous tous, et vieillissants, s’enferment dans des théories plus en plus obscurantistes.

Une désinformation difficile à combattre, car elle utilise les techniques des discours sectaires. Exemple : on cherche une faille dans le monde des scientifiques « officiels » pouvant les discréditer, comme des conflits d’intérêts, véritable talon d’Achille de nos enseignants-chercheurs en médecine. L’existence de ces conflits d’intérêts – même transparents et parfaitement légaux – jette aussitôt un discrédit sur tous les discours des experts qui en bénéficient. Résultat : une paralysie immédiate de la parole scientifique et une légitimation du discours poujadiste du « tous pourris » ou « vendus à Big-Pharma ». Point final.

La manipulation des foules va de pair avec la récupération politique

L’autre difficulté est de combattre un discours manifestement complotiste. C’est le thème de la vérité forcément cachée au motif de réaliser des profits, d’éradiquer ou d’asservir une partie de la population, etc. Cette notion de « doxa » malveillante, force dans l’ombre qui tire les ficelles, est difficile à combattre, témoin les obstacles des associations antisectes.

D’autant que l’affaire rapporte : on ne compte plus les livres (souvent des best-sellers), les cagnottes, les conférences payantes des acteurs de la désinformation qui possèdent une acuité et un pragmatisme à toute épreuve lorsqu’il s’agit de transformer leurs délires en argent frais !

Enfin, la manipulation des foules va de pair avec la récupération politique. On se souvient des discours de l’extrême droite prenant à son compte les élucubrations du professeur Raoult ou LFI faisant siffler la vaccination lors d’un meeting.

Ce patient mourant de la COVID, faute de vaccination, et qui, jusqu’à son dernier souffle, accusait… le vaccin de mille maux

Les premières victimes de ces manipulations sont, évidemment, les patients eux-mêmes. Je me souviendrai toujours de ce patient qui allait mourir de la COVID, faute de vaccination, et qui, jusqu’à son dernier souffle, accusait… le vaccin de mille maux. Ou de cette femme ayant refusé de faire vacciner sa mère qui décédera. Elle justifiera son choix par la peur des effets secondaires sans regretter un seul instant son geste ! Au-delà de la raison…

Opposer nos doutes scientifiques est un combat finalement perdu d’avance, le combat scientifique étant souvent incompréhensible pour nos patients. Quant aux tutelles qui pourraient nous venir en aide, force est de constater que l’arsenal juridique est pauvre. Les autorités sont donc soit désarmées, soit beaucoup trop timorées, pour entrer dans la bataille. Témoin l’attitude très attentiste des autorités universitaires face aux dérives de ses employés de l’IHU de Marseille.

Prochain combat : la désinformation sur le réchauffement climatique

Les actions de l’ordre des médecins sont rares et peuvent se retourner contre les lanceurs d’alerte. Comme le réclament les auteurs de la tribune publiée dans l’Express, il manque une législation claire pour lutter contre cet obscurantisme et leurs protagonistes.

Prochain combat déjà en jeu : la désinformation sur le réchauffement climatique. Il ne s’agit plus d’un méchant virus, mais de la survie de l’humanité. Pas gagné.