Vive la « crise »!

par Bernard Attali |  publié le 01/09/2023

S’il n’y a pas de pensée sans mots il y a des mots qui empêchent de penser. « Crise » par exemple…

À lire la presse de cette rentrée, la crise est partout, économique, écologiste, militaire, politique… partout. Comme dirait le bon docteur Knock : derrière toute situation normale, il y a une crise qui s’ignore. 

Le mot « crise » est bien commode : il clôt le débat, tue la réflexion. Il écrase l’évènement le ramenant à l’immédiat. Il cache les évolutions de long terme qui expliquent et qui dérangent.

Ramenées aux banlieues et à la violence policière, la crise politique cache la crise de la démocratie et l’effondrement des valeurs collectives. En ramenant à la conjoncture la crise économique, on s’interdit la remise en cause de la main invisible chère aux disciples du laisser-faire. La crise de l’Ukraine fait oublier l’impéritie dramatique du multilatéralisme à la mode Onusienne.

Rien de nouveau, dira-t-on : après moi le déluge ! Naguère un grand financier appelait ça : la tragédie des horizons. Ce qui est nouveau par contre c’est notre frénésie a privilégié l’urgent à l’important. On trouvera toujours plus aisé de penser le court terme que de réfléchir au temps long. Comme si la fièvre faisait oublier la maladie. La surexcitation des médias modernes y contribue pour beaucoup : textes courts, idées courtes. Je gage que si Twitter avait existé nous n’aurions pas les Mémoires d’outre-tombe. La crise fait vendre, la fin du monde fait recette… mais empêche souvent de réfléchir.

Pourtant, la crise est plus qu’un moment. Il y a un avant et un après. Et un message à déchiffrer. Combien de responsables de notre pays savent-ils aujourd’hui se projeter au-delà de six mois ? Combien sont assez lucides et compétents pour analyser l’impact des nouvelles technologies, notamment l’IA, sur la société de demain ? Combien s’interrogent vraiment sur ce qu’ils vont léguer aux prochaines générations ?

Le pire est quand on ajoute que la crise est complexe. Tout est devenu complexe, vous ne trouvez pas ? Les éditorialistes, les sociologues, les politiques, se vautrent aujourd’hui dans la complexité. Les philosophes en font même des théories. J’allais dire des tartines.

Quand on ne sait pas comment expliquer les choses, il est commode de dire qu’elles sont devenues très compliquées. Et les qualificatifs ne manquent pas. On dira la crise hybride, le contexte gazeux, les données incertaines, la situation volatile. On incriminera les « cygnes noirs » et on prônera une approche globale que l’on qualifiera de systémique, de transversale, voire d’holistique.


Cette mystification linguistique est ridicule. Le monde n’est pas plus complexe aujourd’hui qu’il ne l’était hier. En revanche plus on avance dans la connaissance, plus on sait qu’on ne sait pas grand-chose. L’inflation sémantique qui caractérise la mode de la pensée complexe est aussi dangereuse.  Car ce prêt à penser pousse au relativisme et a l’inaction : si tout se vaut à quoi bon s’agiter ? C’est particulièrement vrai s’agissant de la crise climatique : la paresse s’empare des bonnes volontés quand elle mesure la multiplicité de ses causes. Comme tout est dans tout… la porte est grande ouverte pour le scepticisme.


Soyons sérieux. Laisser le dernier mot à la complexité c’est revenir en arrière. Ce n’est peut-être pas ce que voulait dire Edgar Morin. Mais c’est ainsi qu’il a été compris.

Nous ne sommes pas plus en crise aujourd’hui qu’hier. Et le monde a toujours été complexe.


C’est simple, non ? 

Bernard Attali

Editorialiste