Vivre en famille à Auschwitz

par Thierry Gandillot |  publié le 25/01/2024

Déjà honoré du Grand Prix du Festival de Cannes, La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer vient de recevoir cinq nominations aux Oscars dont celui du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario. Glaçant… mais époustouflant ! En salle le mercredi 31 janvier

Affiche- D.R

C’est l’été. Hedwig, l’épouse du tout puissant commandant du camp d’Auschwitz Rudolph Höss, fait visiter son petit paradis à sa maman, laquelle s’extasie : le jardin, parfaitement entretenu, croule sous les fleurs ; la piscine est prête à accueillir les plongeons de leurs cinq enfants ; la maison où s’active une armée de domestiques est astiquée au cordeau. Le bonheur en Ektachrome… 

À sa mère qui lui demande si leurs employés de maison sont juifs, Hedwig répond le plus naturellement du monde : «  Non, les Juifs sont de l’autre côté du mur. » On ne voit rien de ce qui s’y passe, mais les hautes cheminées crachent en permanence des nuages de fumée noire… Dans leur jargon administratif, les nazis l’ont nommé la Zone d’intérêt.

 De l’horreur qui sévit de l’autre côté du mur, les enfants ne sauront rien. La vie se déroule, rythmée par les anniversaires, les promenades à cheval, les pique-niques et les baignades dans la rivière qui borde le camp. L’eau semble pure, mais elle charrie parfois des ossements humains ou de la cendre…

Madame Höss est fière de son mari, de leur réussite sociale, de son petit univers de carte postale nazie. Elle s’épanouit, papote avec ses copines tandis que dans une pièce voisine, des industriels essaient de refourguer à Rudolph un système sophistiqué de destruction massive qui permettra d’accélérer les cadences. Car Rudolph fait du chiffre. C’est même le meilleur. Ses statistiques sont si remarquables qu’on l’envoie à Oranienburg où l’on attend un arrivage massif de déportés hongrois. Hedwig n’est pas d’accord ; elle est effondrée à l’idée de quitter son merveilleux havre d’Auschwitz.

Jonathan Glazer a mis en place par un dispositif sophistiqué de prises de vue qui crée une atmosphère étouffante. Un réseau de caméras de surveillance lui permet de capturer plusieurs scènes simultanément dans le même bâtiment. « Il s’agissait de créer une arène, explique-t-il. J’ai souvent utilisé l’expression “Big Brother chez les nazis” ».  Les bruits venant du camp, quoiqu’atténués, forment une bande-son sinistre qui contraste avec les rires des enfants : grondement ininterrompu de la mécanique de mort, hurlements, aboiement des chiens, coups de feu… Dans cette atmosphère schizophrénique, Christian Friedel, nuque rasée surmontée d’un toupet de cheveux aussi noirs que drus campe un Rudolph Höss presque mutique. L’œil en permanence dans le vague, il donne le sentiment d’être ailleurs, comme s’il refusait de voir l’horreur dans il est le grand ordonnateur. Sandra Hüller, (nommée à l’Oscar du meilleur rôle pour un autre film « Anatomie d’une chute » de Justine Triet) est tout aussi remarquable dans sa détermination à préserver son univers, sans s’inquiéter de ce qui se passe de l’autre côté du mur. Sauf lorsqu’il s’agir de récupérer un manteau de fourrure dont on imagine l’abominable provenance. Glaçant.

La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer. 1h46