Yahya Sinwar, l’âme noire du Hamas

par Jean-Paul Mari |  publié le 10/12/2023

Après l’assassinat du N°2 du Hamas à Beyrouth, Israël a promis d’anéantir l’organisation  et son chef politique. Lui a juré d’anéantir l’Israël des Juifs. Qui est Yahyah Sinwar, dont ceux qui l’ont rencontré disent qu’il obsède leurs pires cauchemars?

Le chef de l'aile politique du mouvement palestinien Hamas dans la bande de Gaza, Yahya Sinwar, lors d' un rassemblement de soutien à la mosquée al-Aqsa de Jérusalem dans la ville de Gaza, le 1er octobre 2022 - Photo MAHMUD HAMS / AFP

L’homme ne s’est jamais remis de sa rencontre avec lui. Pourtant, ce n’est pas un enfant de chœur. Il a fait sa carrière au Shin Bet, le service secret israélien, connaît Gaza par cœur, parle sept dialectes palestiniens, dont celui de Gaza, différent de Rafah à deux pas de là, et celui, distinct, de Khan Younès, la ville de résidence de Yahya Sinwar, le tout puissant chef du Hamas.

Cent cinquante heures. L’Israélien a passé 150 h à interroger son prisonnier, en mai 1990. Il a eu tout le temps. Le Palestinien de Gaza a passé vingt-deux ans en prison. Libéré en 2011 lors d’un échange de prisonniers contre la libération du soldat Gilad Shalit, on le retrouve, dès 2017, à la tête du Hamas. Et c’est lui qui aurait pensé l’offensive du 7 octobre, son ampleur, sa sophistication, sa brutalité.

« Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi cruel », dit l’ancien du Shin Bet (à Thibault Lefevre, journaliste qui a recueilli son témoignage ). On examine les photos, les vidéos : l’homme, 61 ans, est sec comme un pied d’olivier déraciné, visage osseux, émacié, cheveux courts et barbe rase, les oreilles écartées, pli frontal, pommettes hautes, lourdes poches sous les yeux, regard hostile, mine renfrognée. Un visage et un corps faits pour la guerre.

Né dans la guerre
D’ailleurs, il est né dans la guerre, lors de la création d’Israël, quand ses parents ont dû quitter Ashkelon, une des villes d’ailleurs les plus ciblées par les roquettes du Hamas.

Cruel ? Qu’est que cela veut dire à Gaza, qui vit dans la mort et la tragédie, ou en Israël, où l’histoire s’écrit en lettres de sang ? Cela veut dire plus cruel que nature. À Gaza, on l’a surnommé « Abu Ibrahim » et plus sûrement « le boucher de Khan Younès ». L’agent israélien revoit des « yeux d’assassin qui a tué de ses propres mains ». Combien au juste ? On ne sait pas. Sinon qu’il voue une haine féroce aux collaborateurs palestiniens qui travaillent pour Israël. Il en a massacré au moins douze, qu’il soupçonnait de trahison, égorgés, au couteau de boucher ou à la machette. Décapités.

Ni regrets ni remords. Il en parle avec froideur, voire indifférence, rien ne le touche, pas de sentiments. Mais il ne suffit de ressembler à un psychopathe pour conquérir Gaza. Yahya Siwar est surtout d’une grande intelligence, vive, un personnage charismatique qui monte à la tribune, parle sous le drapeau palestinien, un coran à la main. L’exil, la souffrance des Palestiniens, leur humiliation, la mort des enfants, Gaza enfermée, martyrisée, écrasée, il sait dire, parler aux cœurs et aux cerveaux. Et proposer une réponse unique : le combat pour rester debout, la vengeance, oui la vengeance, et la guerre à outrance pour effacer l’Israël des Juifs de la surface de la Terre. Conformément à la charte du Hamas.

Promesses
Il promet et tient ses promesses. Il avait annoncé un grand massacre de Juifs, le voici en ce 7 octobre, dont on pense qu’il en est le grand architecte, l’âme, le stratège. Les horreurs de l’attaque lui ressemblent : brutalité, efficacité, précision, intelligence d’une tactique, implacable, qui a prévu de prendre un maximum d’otages, civils ou militaires, hommes, femmes, enfants, vieillards, pour en faire autant d’armes de guerre. Lui considère que cette offensive, malgré les morts et les conséquences pour la population de Gaza, est une grande réussite. Sa tactique efficace, bride l’action de l’armée de Tsahal, embarrasse le gouvernement, oblige les capitales étrangères à intervenir et a permis au Hamas d’obtenir sept précieux jours de trêve.

Anéantir le Hamas, comme l’a promis Benjamin Netanyahou en bombant le torse, c’est aussi et surtout, tuer son chef, Yahya Sinwar. « Nous aurions dû l’éliminer depuis longtemps », regrette amèrement l’agent du Shin Bet. Encore faudrait-il qu’il accepte d’attendre la mort dans sa maison de Khan Younès. Pour : « Il ne se rendra pas, il restera à Gaza, un homme comme lui ne peut que mourir en martyr ». Contre : pour continuer à combattre Israël, il faut se réfugier dans le sud de Gaza ou à l’étranger, rester vivant et terriblement dangereux.

Dans la mémoire de l’agent du Shin Bet, aujourd’hui retraité, la rencontre avec Yahya Sinwar a été la mission de sa vie. Qui l’obsède encore. Plus de trente ans après, il avoue : « Je rêve encore de Sinwar, j’y pense quand je dors, quand je mange, le matin, le soir. J’y pense tout le temps. »