Crise agricole : l’inévitable conflit

par Laurent Joffrin |  publié le 01/02/2024

Contrairement à un discours très répandu, chacun peut constater que la lutte pour le climat entre bien en contradiction avec les intérêts immédiats des agriculteurs. Ce qui oblige à repenser la nécessaire mutation écologique.

« Il ne faut pas opposer agriculture et écologie. » Depuis le début de la protestation des agriculteurs, les bonnes âmes, écologistes ou gouvernementales, répètent ce mantra irénique. Sur le papier, elles ont raison : s’ils ne sont pas enrayés, le dérèglement climatique, tout comme la dégradation de l’environnement et l’effondrement de la biodiversité, finiront immanquablement par se retourner contre les agriculteurs.

Seulement voilà : dans la réalité quotidienne, les mesures destinées à protéger le climat et l’environnement portent atteinte directement à l’équilibre des exploitations agricoles, petites et grandes. La preuve : pour calmer la révolte, ce gouvernement qui s’est pourtant engagé à agir rapidement pour respecter les objectifs généraux de lutte pour le climat et contre la pollution, vient d’abandonner une partie des règles qu’il avait lui-même instaurées ou approuvées en ce domaine.

Exemple le plus frappant : la suspension du plan Ecophyto, destiné à réduire de 50 % l’usage des pesticides avant 2030. Il était entendu que ces intrants chimiques largement utilisés étaient mauvais pour la santé, celle des consommateurs comme celle des agriculteurs. Sous la pression du mouvement relayée par la FNSEA, le gouvernement vient de décider que ladite santé pouvait attendre et que la réduction de l’usage des pesticides serait « mise en pause ».

Comme pour bien illustrer le conflit dont nous parlons, les associations environnementales, à juste titre, font part de leur consternation. Les unes parlent d’un « signal désastreux », les autres « d’un recul historique, une régression vertigineuse qui va nous ramener avant l’ère Sarkozy ». Autrement dit ; sur ce dossier comme sur plusieurs autres, ces deux visions « qu’il ne faut pas opposer » entrent bien en collision.

Voilà qui pose de redoutables questions à tous ceux – dont nous sommes – qui plaident pour une mutation écologique rapide de l’économie française, et donc, notamment, celle de l’agriculture. Si les paysans protestent avec succès contre les règles nouvelles, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les autres secteurs, les autres professions, qui seront également impactées par la nécessaire transformation de l’appareil productif ? Et si un gouvernement comme celui d’Emmanuel Macron, à qui les écologistes reprochent sans cesse une prudence excessive en la matière, est obligé de reculer devant une protestation populaire impérieuse, qu’en serait-il d’un gouvernement nettement plus audacieux dans sa politique de lutte pour l’environnement et le climat ?

Par la nature des choses, en fait, écologie et agriculture s’opposent, dans la mesure où l’imposition de nouvelles contraintes aux exploitants les plus fragiles de ce secteur risque de menacer la survie même de leur exploitation. C’est de cette réalité qu’il faut partir et non se contenter de réclamer dans l’abstrait aux gouvernements une vigueur réglementaire sans concessions, qui les met en difficulté grave et alimente le vote des extrêmes.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’ancien ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll décrit bien cette aporie. En proposant d’adopter une stratégie « agroécologique » de moyen terme, planifiée avec soin et négociée en amont avec l’ensemble du monde agricole, sans opposer sans cesse les « bons » et les « mauvais » agriculteurs, en tentant de concilier par le compromis deux objectifs spontanément opposés, la souveraineté alimentaire et la mutation écologique, il ouvre des pistes fécondes. Peut-être faudrait-il s’en inspirer pour dénouer cette crise et en éviter d’autres.