Stéphane Le Foll : « Face à la révolte agricole, le gouvernement n’a pas de boussole »

par Laurent Joffrin |  publié le 27/01/2024

Militant de l’agroécologie, l’ancien ministre de l’Agriculture juge sévèrement l’action de l’équipe Macron

Stephane Le Foll, Photo JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Quelle est la responsabilité du gouvernement dans la crise actuelle ?

Le défaut d’anticipation. Le gouvernement n’a pas vu venir la crise et il n’a pas su donner un cap à l’agriculture française. Cette crise est latente depuis des années. Elle a deux causes principales : les agriculteurs, pour une grande partie d’entre eux, ont un revenu trop faible ; ils souffrent tout autant d’une absence de reconnaissance de la part de la société française, qui n’est pas consciente de l’énorme pression qui pèse sur eux. Les agriculteurs ne sont pas conservateurs. Bien au contraire, ils ont engagé la transition vers une agriculture plus durable. Mais pour passer d’un modèle traditionnel à un modèle durable, il faut du temps et de grands efforts. Cela suscite des malentendus et des difficultés.

Or le gouvernement a répandu la confusion. Il a traité la question agricole uniquement par la loi EGalim, censée rééquilibrer les rapports entre producteurs et distributeurs en répercutant les coûts de production sur les prix de vente des produits agricoles vers l’industrie et la grande distribution. Mais il a oublié de donner un cap, un objectif, qui intègre la transition écologique. Il n’a aucune stratégie globale. Il n’a pas de boussole. Du coup, il ne produit que des normes qui s’empilent les unes sur les autres. L’exemple le plus frappant est l’interdiction du glyphosate, suivie de son autorisation l’an dernier. Ce n’est plus le « en même temps », c’est le zigzag.

Faut-il revoir le Green Deal ? Assouplir les normes ou les abandonner ? 

L’Europe est tout aussi fautive : elle n’a donné aucun cap à l’agriculture du continent. Elle fait fonctionner la politique agricole commune sans fixer clairement ses objectifs. Elle édicte des normes, mais elle ne précise pas ses buts en matière environnementale à l’échelle des États. Elle impose des contraintes, mais elle ne donne pas de perspective. Du coup, elle attise la révolte.  

« On ne peut pas dire en même temps qu’il faut garantir la souveraineté alimentaire et qu’il faut réduire la production« 

Y a-t-il une alternative à la politique actuelle ? Quelles sont ses grandes lignes ?

Mon projet a toujours été celui de l’agroécologie. J’ai mis en place cette ligne claire à l’échelle nationale et européenne. L’agroécologie ce ne sont pas des normes, ni la réduction de la production, mais bien un modèle nouveau à construire, qui mène de front le développement agricole et sa transition vers un nouveau modèle, où les résultats techniques et économiques peuvent être maintenus ou améliorés tout en améliorant les performances environnementales. C’est un processus qui doit être accompagné, lisible et qui ne doit pas être soumis continuellement à des injonctions paradoxales. On ne peut pas dire en même temps qu’il faut garantir la souveraineté alimentaire et qu’il faut réduire la production. Il faut soutenir le monde agricole en progressant vers la qualité. Bien sûr, il faut encourager la production et la distribution locales et veiller à la qualité des aliments.

Comme ministre de l’Agriculture, j’ai réussi à doubler la surface du consacrée aux productions bio en France. J’ai également soutenu les Indications Géographiques Protégées (IGP) et les Appellations d’Origine Protégées (AOP), qui promeuvent les produits locaux de tradition et de qualité à l’échelle mondiale. Ces produits ont une place malgré les prix plus élevés. Mais il est illusoire de croire qu’ils prendront en totalité la place des autres produits quand la question du pouvoir d’achat devient cruciale. L’erreur qui a été faite, c’est de penser que le bio allait devenir le modèle agricole dominant en quelques années. Ce n’est pas possible. On ne peut pas s’en remettre uniquement à la production locale, sans penser aussi à la commercialisation et à l’exportation.

La crise en France pèse sur le pouvoir d’achat et limite la capacité des consommateurs à acheter plus cher, ce qui entraîne une réduction de la part du bio. Cette donnée, on ne peut pas la nier. Tous les signes de qualité ont une place. Mais il faut un modèle compatible avec un accès de tous à l’alimentation. Et la qualité, ce n’est pas uniquement le bio. 

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Que penser des revendications présentées par la FNSEA ? Le syndicat est-il débordé par sa base ?

La FNSEA avait fait le pari de la loi EGalim, qui fonctionnait tant que les prix augmentaient. Maintenant que les prix baissent et que les producteurs sont frappés en conséquence, la FNSEA est en difficulté. En Occitanie, dans le sud-ouest, des mouvements locaux ont pris de court le syndicat. Il va tenter de récupérer le mouvement, mais ce n’est pas gagné. Le gouvernement a répondu en partie aux propositions, mais cela ne sera pas suffisant, car la crise est plus profonde. 

« Il faut redonner de la clarté aux objectifs politiques et aux agriculteurs »

Comment éviter que le Rassemblement national ne bénéficie de cette crise ?

Il faut redonner de la clarté aux objectifs politiques et aux agriculteurs. Il faut les aider à traverser cette période de transition extrêmement difficile pour eux et leur rendre l’espoir en dessinant avec eux le nouveau modèle. 

Que dit la gauche aux agriculteurs ? 

Le PS est inexistant et refuse de faire sien mon bilan. Quant aux écologistes et à LFI, ils sont sur des schémas culpabilisants pour les agriculteurs. La gauche de gouvernement doit reprendre le projet que j’ai lancé avec des mesures structurantes et non pas pénalisantes. Je pense notamment aux Groupements d’Intérêt économiques et Environnementaux (GIEE), qui rassemblent les producteurs autour d’objectifs clairs à la fois économiques et environnementaux, qui mettent la force collective des agriculteurs au service de l’agroécologie. 

Propos recueillis par Laurent Joffrin