Robert Badinter : la République incarnée

publié le 10/02/2024

Cette semaine de fin de mouvement agricole et de remaniement a été effacée vendredi par le seul événement digne d’attention : la disparition de Robert Badinter, le paladin des valeurs républicaines.

Quand il apparaissait dans la salle du comité de rédaction de l’Obs, il nous semblait déjà voir entrer un personnage historique. Chroniqueur du journal, il venait de temps en temps participer aux discussions, délivrant quelques sentences de sa voix tour à tour grave ou gouailleuse. Il n’aimait guère la contradiction et affichait – à juste titre, quoique de manière un peu appuyée – le sentiment qu’il avait de son importance. Mais bien vite, son rire tonitruant effaçait cette posture solennelle, plaisantant volontiers sur la vanité des choses, prenant volontiers à revers les idées qu’il défendait avec tant de fièvre. « Au fond, disait-il dans une autodérision sarcastique, les seules erreurs judiciaires, ce sont les acquittements. »

Personnage historique, Robert Badinter l’était déjà, en effet. Son discours annonçant l’abolition de la peine de mort, son œuvre au ministère de la Justice, ses combats acharnés pour le droit et la justice avaient déjà sculpté son élégante statue, qu’il promenait avec un maintien tout britannique et un œil pétillant. Le respect familier qui l’entourait reposait sur un constat : il était, pour nous, la République incarnée. La République fraternelle, généreuse, rigoureuse aussi, arc-boutée sur ses principes, celle de 1792, de 1848 ou du 4 septembre, celle de la Libération, dont il savait si bien, féru d’Histoire, invoquer les mânes.

La France, seul idéal qui vaille

Il y avait du mérite à cette fidélité : à l’endroit de sa famille, cette République avait failli. Depuis toujours, il voyait dans la France de la liberté et de l’égalité le seul idéal qui vaille. Pour lui, comme pour son père, « étudiant juif, pauvre et révolutionnaire », a-t-il écrit, cité par Le Monde, « la France se confondait avec la République, celle de la Révolution, de l’émancipation des juifs, des droits de l’homme, de Victor Hugo et de Zola .

Pourtant, cette France refuge des Juifs de l’Est avait trahi son devoir. Après la chute de 1940, le peuple français, égaré par la gloire d’un vieux maréchal, avait consenti, dans sa majorité, à l’avènement de l’État français et, donc, à la discrimination qui devait livrer les Juifs sans défense à la haine génocidaire du nazisme. Ce père si confiant dans « la patrie des Droits de l’Homme » avait été déporté avec la complicité de l’État français, ainsi qu’une bonne partie de sa famille : il est mort à Sobibor.

Avec sa mère, le jeune Robert avait échappé à la rafle en se cachant dans un bourg savoyard proche de Chambéry, protégé par la population, comme beaucoup de Français juifs qui ont survécu grâce à cette solidarité muette. À ses yeux, la République répudiée par Pétain s’était réfugiée au sein du peuple, toujours fraternelle, toujours protectrice, pour des fils d’immigrés de Bessarabie.

Valeurs intangibles

Avocat des années 1950, combattant du droit, procureur de la peine de mort dans les années 1970 au cours de plaidoiries désormais légendaires, sur lesquelles planait le vivant souvenir de Victor Hugo, il avait le sentiment de défendre, devant les tribunaux, les valeurs intangibles des constituants de 1789, de Danton, de Lamartine ou de Gambetta. Son talent insigne lui permettait de prononcer ses discours sans notes, dans une improvisation préparée par l’étude minutieuse de ses dossiers, sans une hésitation, de sa voix forte et coupante. La conviction faisait le reste.

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Proche de François Mitterrand, il était républicain et socialiste, comme son père, qui l’emmenait écouter Blum avant la guerre. Un de ces socialistes réalistes et réformistes autant qu’idéalistes – les seuls qui ont fait avancer la France. Comme Jaurès ou comme Blum, il voyait dans ce socialisme-là une continuation, une projection de la République dans l’avenir. Liberté, égalité : il s’agissait de faire entrer ces valeurs proclamées, mal appliquées et parfois trahies, au cœur de la vie des réprouvés.

Socialiste, parce qu’il ne s’agissait pas seulement de donner aux femmes et aux hommes la jouissance de la liberté formelle, le droit de s’exprimer, de voter ou de manifester, mais aussi celui de vivre dignement dans la justice. Le socialisme, le vrai, c’était la réalisation de la liberté dans toute son acception, dans toute sa richesse, qui exige aussi l’émancipation économique et sociale.

Un héritage précis

Dans un de ses derniers entretiens, avec Bruce Toussaint, il disait avoir assisté à la naissance du PS, mais aussi à sa mort, tout en croyant dur comme fer à sa résurrection, parce que ces vieux principes, disait-il, étaient nécessaires, autant qu’à l’ancien, au monde nouveau qu’il voyait apparaître.

Français juif par excellence, il laisse un héritage précis. Victime de la peste antisémite, il était intraitable sur l’universalisme nécessaire à la justice et à la concorde, par-delà les différences et les particularismes. Au Conseil constitutionnel, il avait retoqué une réforme prévoyant de reconnaître un « peuple corse » au sein de la nation française. Blasphème à ses yeux : dans une République indivisible, il ne pouvait y avoir qu’une seule catégorie de citoyens, éligibles aux mêmes droits et à la même dignité.

C’est dire qu’il voyait d’un très mauvais œil le procès qu’une certaine gauche communautaire, identitaire, intente aujourd’hui à la République. « Rien n’est plus précieux, disait-il, que l’universalité, qui traduit l’unité de l’espèce humaine, au-delà des différences. » Tel est sans doute, au-delà des hommages, le message très contemporain que nous laisse Robert Badinter : loin des égarements « décoloniaux » ou communautaires, loin du relativisme anti-occidental, seule l’universalité des droits ouvre la voie de l’émancipation.